164, 440, 625, 1 948. C'est le nombre de personnes interpellées en France dans le mouvement lycéen les 28, 29, 30 septembre et 1er octobre 2026, d'après les chiffres du ministère de l'Intérieur repris par Amnesty International. Le bilan publié le 5 octobre au soir dépasse 6 000 interpellations, en grande majorité des mineurs. On compte 715 policiers et gendarmes blessés et 215 élèves blessés, d'après les chiffres de Matignon relayés par Euronews. À Lens, un lycéen de 15 ans a eu la main arrachée par l'explosion d'une grenade ; l'IGPN enquête.
Le mouvement avait commencé le 21 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil, à propos de postes de professeurs non pourvus. Je l'ai raconté dans l'article sur les lycées bloqués.
Je me suis demandé comment on en était arrivé, aussi vite, à une répression armée d'adolescents. La police est en première ligne, donc c'est elle qu'on voit. Mais derrière elle, il y a une hiérarchie politique qui fixe la ligne. Et quand on remonte cette hiérarchie, on tombe toujours sur le même problème : le piston. Une cooptation entre gens du même milieu, passés par les mêmes écoles, qui a pris les postes de commande et les postes de contrôle, et qui s'aggrave de décennie en décennie.
Je ne vais pas faire semblant d'hésiter sur ce qui est établi. Que l'élite de l'État se recrute dans un cercle de plus en plus étroit, ce n'est pas une impression : c'est mesuré, sur soixante-dix ans, par des organismes qui n'ont rien de militant. Que ce cercle donne les ordres et contrôle ceux qui les exécutent, c'est écrit dans l'organigramme. Ce qui reste à discuter, ce n'est pas si le piston existe. C'est ce qu'il produit, et ce que ça coûte au pays.
Pour le montrer, j'ai fait trois choses : démonter le modèle mis en place en 1945, l'évaluer décennie par décennie jusqu'à aujourd'hui, et chercher si les années se répondent.
Neuf jours, et une ligne fixée tout en haut
D'abord, la répression elle-même. Voici comment elle s'est mise en place.
| Date | Ce qui se passe | Source |
|---|---|---|
| 21 septembre | Début du mouvement à Créteil | Amnesty |
| 28 septembre | 164 interpellations ; un lycéen de 14 ans touché au visage par un tir de lance-grenades à Saint-Ouen-l'Aumône | Amnesty |
| 29 septembre | 440 interpellations ; 410 actions recensées devant des lycées | Amnesty |
| 30 septembre, 17 h | Visioconférence des ministres de l'Intérieur et de l'Éducation avec les préfets et les recteurs | ministère de l'Éducation |
| 30 septembre, 18 h | Conférence de presse commune place Beauvau ; 356 établissements perturbés, 625 interpellations | Café pédagogique |
| 1er octobre | 1 948 interpellations ; 1 027 établissements concernés, dont 222 bloqués | Amnesty, AFP via Le Petit Journal |
| 2 octobre | Première réception des syndicats, de l'Union syndicale lycéenne et des parents d'élèves par le ministre de l'Éducation | AFP via Le Petit Journal |
| 5 octobre | Lens : un lycéen de 15 ans a la main arrachée par une grenade | Amnesty, Euronews |
| 6 octobre | 891 établissements perturbés, 488 interpellations ; dix enquêtes IGPN au total | Euronews |
L'ordre est parlant. Le premier acte national de l'État, c'est une réunion des ministres avec les préfets, puis une conférence de presse au ministère de l'Intérieur. Les lycéens sont reçus deux jours plus tard. Ce soir-là, d'après le Café pédagogique, le ministre de l'Intérieur a « renouvelé ses instructions aux préfets et à l'ensemble des services de sécurité intérieure ». Il a fixé une règle : « en cas de blocage total d'un établissement, l'intervention des forces de sécurité devra être engagée ». Et il a conclu : « Vous avez mon total soutien. »
Les armes, elles, étaient là avant : le premier blessé grave par un tir date du 28 septembre, deux jours avant ces instructions. Elles n'ont pas été sorties par une consigne de la semaine. Elles font partie de l'équipement ordinaire, malgré les recommandations répétées de les retirer, j'y reviens plus bas.
Qui décide, en droit ? En France, le maintien de l'ordre relève de l'autorité civile. C'est le préfet qui engage les forces. Le rapport du Sénat sur la préfecture de police le dit sans détour : le préfet de police est « Nommé par décret du président de la République en Conseil des ministres », « placé sous l'autorité directe du ministre de l'intérieur, et non du directeur général de la police nationale », et il « s'entretient quotidiennement avec le ministre de l'intérieur ou son directeur de cabinet » (Sénat). Même l'usage des grenades lacrymogènes « ne peut se faire qu'avec l'autorisation de l'autorité habilitée à décider de l'emploi de la force » (Assemblée nationale).
Le policier qui tient le bouclier exécute donc une ligne fixée par un préfet, nommé par le gouvernement, qui reçoit ses instructions du ministre. Ce n'est pas le cas partout. En Allemagne, ce sont les chefs de la police du Land qui décident ; au Royaume-Uni, ceux de la région (La Vie des idées). En France, tout remonte au même endroit.
Qui est tout en haut
Alors, qui tient ce sommet ? Prenons les deux ministres de la conférence du 30 septembre. À la formation du gouvernement, en octobre 2025, Acteurs publics les présentait ainsi :
- à l'Intérieur, « le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez » ;
- à l'Éducation, « l'ancien directeur général de l'enseignement scolaire (Dgesco), Edouard Geffray ».
Ce ne sont pas des élus portés par une campagne. Ce sont deux hauts fonctionnaires qui dirigent aujourd'hui les administrations dont ils étaient hier les cadres. Le circuit est complet :
- un ancien préfet de police, devenu ministre, donne ses instructions aux préfets ;
- un ancien directeur de l'administration scolaire, devenu ministre, réunit les recteurs ;
- les enquêtes sur les violences policières sont confiées à l'IGPN, l'inspection de la police elle-même.
Celui qui ordonne, ceux qui exécutent et celui qui contrôle sortent du même monde. C'est exactement ce que je reproche au système : la cooptation a pris les postes de contrôle. Quand le contrôleur et le contrôlé ont fait la même école, servi dans les mêmes cabinets et visent les mêmes postes, le contrôle devient une formalité entre collègues. Pas besoin d'imaginer un complot : le réflexe d'un corps suffit.
Le piston, chiffres en main
Le piston, ce n'est pas seulement « connaître quelqu'un ». En France, il passe par trois portes : qui entre dans les grandes écoles, qui nomme aux postes du sommet, et où l'on va une fois installé. Les trois sont mesurées.
Première porte : qui entre
- Grandes écoles : 64 % des élèves viennent de milieux très favorisés. Les dispositifs d'ouverture lancés au milieu des années 2000 ont échoué : la part d'élèves d'origine défavorisée est passée de 7 % à 8 % entre 2006 et 2016 (IPP, 2021 ; Observatoire des inégalités).
- ENA : en 2015, 68,8 % des élèves avaient un parent cadre supérieur, contre 34,4 % de l'ensemble des étudiants. Les enfants d'employés sont passés de 12 % dans les années 1950 à 4,5 % : divisés par trois. Les enfants d'ouvriers, d'environ 5 % à 4,4 % (Observatoire des inégalités).
- Héritage direct : 23 % des membres de la haute fonction publique ont au moins un parent qui appartenait déjà à l'élite ; 3,7 % en ont deux (Acteurs publics, 2025). Dans l'ensemble de la population, c'est 5 % (Ined). Avoir un parent dans l'élite est donc près de cinq fois plus fréquent au sommet de l'État que dans le reste du pays. Et ce n'est même pas le filtre principal : le filtre principal, c'est d'avoir un père cadre.
Soixante-dix ans après sa création, l'école qui devait ouvrir l'État aux enfants d'employés en accueille trois fois moins, en proportion, qu'à ses débuts. Le piston n'a pas reculé avec le temps. Il a gagné.
Deuxième porte : qui nomme
Le concours n'est que l'entrée. Ensuite, les postes qui comptent se distribuent par nomination.
- 500 postes au sommet de la haute administration sont « à la disposition du gouvernement » (Sénat, 2018).
- Au Conseil d'État, la plus haute juridiction administrative, « Un maître des requêtes sur quatre et un conseiller d'État sur trois sont nommés au tour extérieur par le Gouvernement » (Sénat). Une partie des juges qui contrôlent l'administration est donc choisie par l'exécutif.
- À chaque nouvelle présidence, les directeurs d'administration centrale sont massivement remplacés : 80 % entre 2007 et 2009, 82 % entre 2012 et 2014, 87 % entre 2017 et 2021, selon les chiffres relayés par LCP.
Troisième porte : où l'on va ensuite
L'étude de l'EHESS menée avec l'ENA a suivi 1 145 anciens élèves de dix promotions (Acteurs publics, 2015) :
- un tiers passe par un cabinet ministériel, et 15 % au moins deux fois ;
- 25 % des membres des cabinets ministériels sont des énarques ;
- 22 % rejoignent une entreprise au cours de leur carrière ;
- chez les inspecteurs des finances issus de l'ENA, c'est 75,5 % (iFRAP, 2023).
Pourquoi partir ? Pour l'argent. À diplôme égal, la fonction publique paie en moyenne à peu près comme le privé. Mais pour les très hauts postes, un rapport du Sénat estime l'écart à « en moyenne un coefficient 8 » (Sénat, 2018). Et le statut sert de filet : on peut se mettre en disponibilité, partir dans le privé, puis revenir (iFRAP). C'est ce que je vise quand je parle de familles qui préparent une carrière publique « pour le statut et le salaire » : l'école donne le statut, le réseau ouvre la porte du privé, et le statut garantit le retour.
Voilà le circuit complet : on entre parce qu'on vient du bon milieu, on monte parce qu'on est nommé par ceux qui vous connaissent, on part quand le privé paie mieux, et on revient quand ça arrange. À aucun moment on n'est jugé sur un résultat rendu au public.
« On est où, là ? » La France n'est même pas les États-Unis
On compare souvent ce système à celui des États-Unis, où chaque nouveau président place ses fidèles. La comparaison est cruelle, mais pas dans le sens qu'on croit.
Aux États-Unis, le piston politique est assumé et compté : un président pourvoit environ 4 000 postes par nomination politique, et plus de 1 300 d'entre eux exigent une confirmation par le Sénat (Partnership for Public Service). On sait qui a été nommé, par qui, et le Sénat peut refuser la nomination.
En France, on se raconte qu'on recrute au mérite, par concours anonyme. Et pourtant : 500 postes au sommet à la main du gouvernement, plus de 80 % des directeurs remplacés à chaque présidence, un conseiller d'État sur trois choisi par l'exécutif, et un recrutement qui se referme depuis soixante-dix ans. Le Parlement peut s'opposer à certaines nominations, mais seulement à certaines (LCP) : préfets, recteurs et directeurs restent à la main de l'exécutif.
On a pris le pire des deux modèles : la nomination politique à l'américaine, sans le contrôle du Parlement sur la plupart des postes, et la reproduction sociale d'une aristocratie, sous l'étiquette du mérite républicain. Les États-Unis affichent leur piston. La France le cache derrière un concours.
Rétro-ingénierie : la machine de 1945
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut regarder comment la machine a été montée. Elle l'a été en quatorze mois, à la Libération, avec trois pièces.
Pièce 1 : l'ordre. Les compagnies républicaines de sécurité, les CRS, sont créées le 8 décembre 1944, avec pour mission principale le maintien de l'ordre (Assemblée nationale).
Pièce 2 : l'élite. L'ENA est créée par l'ordonnance du 9 octobre 1945, avec un double objectif : « démocratiser le recrutement de nos hauts fonctionnaires » et « reconstruire le pays par la planification économique » (Assemblée nationale).
Pièce 3 : la mission. Le Commissariat général du Plan existe de 1946 à 2006 (Haut-commissariat à la stratégie et au plan).
Relis l'objectif de l'ENA : elle a été pensée contre le piston (« démocratiser le recrutement ») et avec une mission (« reconstruire le pays par la planification »). Le Plan donnait à toute la haute fonction publique un but commun, et un compteur pour savoir, quelques années plus tard, si ce but était atteint.
| Élément | Conception de 1945 | État en 2026 |
|---|---|---|
| Entrée | Concours, pour « démocratiser le recrutement » | 68,8 % d'enfants de cadres supérieurs (ENA, 2015) ; INSP depuis 2022 |
| Nomination | Carrière dans l'État | 500 postes à la disposition du gouvernement ; plus de 80 % des directeurs remplacés à chaque présidence |
| Mission | Reconstruire, avec un plan pluriannuel | Plan supprimé en 2006 |
| Mesure du résultat | L'écart au plan | 1 284 indicateurs dès 2006, aucun objectif commun |
| Circulation | Service de l'État | Administration → cabinet → entreprise → retour |
| Ordre public | CRS, doctrine centralisée | Même centralisation, même doctrine |
Le chiffre des indicateurs vient de la commission des finances de l'Assemblée : avec la loi de 2001 sur les lois de finances, le budget 2006 comptait 629 objectifs et 1 284 indicateurs, que les députés jugeaient déjà trop nombreux et trop centrés sur l'activité. Des compteurs partout, mais plus de destination.
Voilà la mécanique. Quand on retire la mission, le piston prend toute la place. Une élite qui n'a plus de but commun à atteindre n'a plus qu'une chose à optimiser : sa propre carrière. Le recrutement se referme, les nominations se font entre soi, les départs vers le privé s'accélèrent, et personne n'est jugé sur ce qu'il a rendu au pays. Régis Debray l'avait dit en 1992, en quittant le Conseil d'État : « À quoi sert de servir quelque chose qui ne sert plus ? » (Sénat).
C'est là qu'on retrouve la pensée de l'immédiat. Le mouvement lycéen est parti de postes de professeurs non pourvus, alors qu'à la session 2026, 446 postes du CAPES externe sont restés vacants (SNES). Une pénurie de professeurs se voit venir des années à l'avance. Un État qui avait un Plan l'aurait anticipée. Un État dont l'élite pense carrière la découvre quand les lycées brûlent.
La seule pièce de 1945 qui fonctionne encore exactement comme prévu, c'est celle de l'ordre. Maintenir l'ordre a toujours un compteur simple : la rue est dégagée ou elle ne l'est pas. Alors quand un mouvement surgit, l'État sort le seul outil qui a encore un mode d'emploi.
La doctrine qui n'a pas bougé
Selon Roché et Rabaté, la France n'a pas de doctrine explicite du maintien de l'ordre, mais une « doctrine implicite », qu'ils appellent « le principe d'escalade » (La Vie des idées) :
- Octobre 1961 et février 1962, cités comme exemples de la violence de l'époque ;
- 1968 : « la manière Grimaud » et « la méthode Marcellin » ;
- 1986 : après la mort de Malik Oussekine, les voltigeurs sont supprimés, sans « réels changements » ;
- Années 2000 : le Flash-Ball puis le LBD deviennent le « cocktail de base du maintien de l'ordre » ;
- Gilets jaunes : recours massif à des unités non spécialisées.
Les institutions de contrôle ont alerté, et n'ont pas été écoutées.
- Janvier 2018. Le Défenseur des droits recommande de « retirer les lanceurs de balles de défense de la dotation des forces chargées de l'ordre public » (réseau européen des médiateurs).
- Février 2019. Le Conseil de l'Europe relève, d'après le ministère de l'Intérieur, 2 060 manifestants blessés, 1 325 membres des forces de l'ordre blessés et 12 122 tirs de LBD, et « recommande aux autorités de suspendre l'usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre » (Conseil de l'Europe).
- Juin 2021. Le Conseil d'État annule plusieurs dispositions du schéma national du maintien de l'ordre, dont l'encerclement des manifestants (Landot avocats).
- Octobre 2026. Amnesty demande à nouveau la suspension du LBD et l'interdiction des grenades assourdissantes (Amnesty).
Huit ans de recommandations identiques, et les mêmes armes. La décision politique qui pèse le plus n'est pas un ordre donné un soir de septembre : c'est le choix, renouvelé chaque année par le même cercle, de ne rien changer. Ailleurs, on a changé. Pour l'Allemagne, Fillieule et Jobard résument la différence par une formule : « force reste à la loi ; force reste dans la loi » (La Vie des idées).
Évaluation décennie par décennie, 1945-2026
| Période | Ordre public | Élite et mission | Abstention aux législatives, 1er tour (moyenne de la décennie, mon calcul) | Dette publique (% du PIB) |
|---|---|---|---|---|
| 1944-1949 | CRS créées (déc. 1944) | ENA (oct. 1945), Plan (1946) | — | — |
| Années 1950 | — | ENA : environ 5 % d'enfants d'ouvriers, 12 % d'employés | 22,9 % (1958) | — |
| Années 1960 | Octobre 1961, février 1962 ; 1968 | Croissance de 5,3 % par an sur 1949-1974 | 23,5 % | — |
| Années 1970 | « Méthode Marcellin » (1968-1974) | Fin des Trente Glorieuses (1974) | 17,7 % | 20,7 % (1980) |
| Années 1980 | 1986 : Malik Oussekine | Début de la montée du pantouflage | 28,6 % | 35,2 % (1990) |
| Années 1990 | — | Croissance de 2,2 % par an sur 1974-2007 | 31,6 % | 57,5 % (2000) |
| Années 2000 | Flash-Ball puis LBD | Plan supprimé (2006) | 37,6 % | 82,4 % (2010) |
| Années 2010 | Gilets jaunes : 12 122 tirs de LBD | ENA 2015 : 4,4 % d'enfants d'ouvriers, 4,5 % d'employés | 47,0 % | 114,9 % (2020) |
| Années 2020 | Lycées 2026 : plus de 6 000 interpellations | INSP (2022) | 42,9 % (52,5 % en 2022, 33,3 % en 2024) | 119,0 % (mi-2026) |
Sources du tableau :
- Abstention : résultats du ministère de l'Intérieur compilés par France-politique, de 1958 à 2024. Jusqu'en 1978, métropole ; à partir de 1981, France entière.
- Dette : Insee, Tableaux de l'économie française pour 1980-2010, comptes 2025 pour 2020, et dette au 2ᵉ trimestre 2026.
- Croissance : Insee, l'économie française de 1949 à 2012.
- Le reste : les sources citées plus haut.
Pour l'instabilité, j'ai compté les Premiers ministres nommés par décennie, à partir de la liste des durées à Matignon : 3 dans les années 1960, 3 dans les années 1970, 4 dans les années 1980, 5 dans les années 1990, 3 dans les années 2000, 4 dans les années 2010, et 6 entre 2020 et fin 2025, en six ans seulement. J'en ai parlé dans un gouvernement tous les 132 jours.
La lecture est sans ambiguïté. L'élite se referme décennie après décennie. À partir des années 1980, elle part de plus en plus vers le privé. En 2006, sa mission disparaît. Pendant ce temps, l'abstention double presque entre les années 1970 et les années 2010, et la dette passe d'un cinquième à plus d'une année de production. L'ordre, lui, garde la même structure : seules les armes et le nombre de blessés changent.
Ce que disent les corrélations
J'ai calculé les corrélations sur les onze législatives pour lesquelles on a à la fois l'abstention et la dette, de 1981 à 2024. Tous les calculs sont les miens, à partir des séries ci-dessus.
| Ce que je compare | Corrélation (r) | Ce que ça veut dire |
|---|---|---|
| Niveau d'abstention et niveau de dette | 0,74 | Les deux montent ensemble |
| La même chose, sans 2024 | 0,92 | Très forte |
| Dette et année | 0,99 | La dette suit presque parfaitement le calendrier |
| Variation d'abstention et variation de dette d'un scrutin au suivant | 0,10 | Pas de lien d'un scrutin à l'autre |
Abstention et dette montent ensemble, mais pas parce qu'une décision précise aurait fait basculer les deux. D'un scrutin à l'autre, elles ne bougent pas en même temps : en 2012, la dette fait un bond de 26 points et l'abstention n'en prend que 3 ; en 2024, l'abstention chute de 19 points pendant que la dette continue de monter (mon calcul, d'après l'Insee et France-politique).
Il n'y a pas d'année charnière. Il y a une pente. Et une pente, c'est la signature d'un mal cumulatif : un recrutement qui se referme un peu plus à chaque génération, une élite qui coopte la suivante, un éloignement qui grandit sans bruit. Ce n'est pas un gouvernement qui a cassé l'État. C'est un système qui s'use de l'intérieur, décennie après décennie, et qu'aucun gouvernement n'a réparé, parce que tous en sont issus.
L'exception de 2024 rappelle quand même une chose : quand l'enjeu est réel et lisible, les gens reviennent voter. Le désintérêt n'est pas une fatalité. Il répond au sentiment que le pouvoir se transmet entre les mêmes.
Points forts
1. La chaîne de décision est un fait juridique. Préfet nommé en Conseil des ministres, autorité directe du ministre, entretien quotidien : ce sont les mots du Sénat.
2. La fermeture de l'élite est mesurée sur soixante-dix ans, par l'Observatoire des inégalités, l'Institut des politiques publiques et l'Ined.
3. Les nominations politiques sont chiffrées par le Sénat lui-même : 500 postes à la disposition du gouvernement, un conseiller d'État sur trois nommé au tour extérieur.
4. Le lien entre l'ENA et le Plan est écrit dans les intentions de départ, pas reconstruit après coup.
5. Les armes ont précédé les consignes, et les recommandations de les retirer sont restées lettre morte depuis 2018.
Points faibles
1. Onze points ne font pas une loi. Mes corrélations reposent sur onze élections, les séries de dette changent de base Insee, et l'abstention change de périmètre en 1981. Les ordres de grandeur tiennent, les décimales non. Et la corrélation montre une pente commune, pas que le piston en soit la seule cause.
2. La violence n'était pas à sens unique. 715 policiers et gendarmes blessés, 85 personnels éducatifs blessés dont 34 chefs d'établissement (Euronews), un hall de lycée brûlé à Nantes (ICI Loire-Atlantique). Protéger les élèves qui veulent entrer en cours fait aussi partie du devoir de l'État.
3. La haute fonction publique n'est pas la plus fermée des élites. Selon Amossé et Bouchet-Valat, le rapport de chances d'y accéder quand on vient de l'élite plutôt que d'un milieu modeste est de 60,8, contre 144 pour les professions libérales (Acteurs publics, 2025). Le piston d'État est massif, mais celui des professions libérales l'est davantage.
4. Je ne lis pas les intentions. Je montre un cercle fermé qui ordonne et se contrôle lui-même ; je ne prouve pas que chaque décision a été prise par intérêt personnel. Le système récompense la carrière plutôt que le résultat, et c'est déjà assez grave.
5. Les arrestations ont suivi l'extension du mouvement. Entre le 30 septembre et le 1er octobre, les interpellations sont multipliées par 3,1 et les établissements touchés par 2,9 (mon calcul, d'après les chiffres du tableau). Les instructions du 30 ont donné le cadre ; je ne peux pas prouver qu'elles ont augmenté la dose.
6. Une partie des chiffres sur les blessés vient d'acteurs engagés. Amnesty défend une position. Les cas les plus graves ont fait l'objet de déclarations des parquets ; le décompte global vient de Matignon.
7. Les nominations au tour extérieur ont aussi une raison d'être : faire entrer des profils qui ne viennent pas du concours. Le problème n'est pas l'outil, c'est que l'exécutif choisit seul, sans contrôle extérieur.
8. Le chiffre du « coefficient 8 » est une estimation issue de la position personnelle d'un rapporteur du Sénat, valable pour les très hauts postes seulement.
9. L'INSP est trop récent pour être jugé. Il a remplacé l'ENA le 1er janvier 2022 pour rouvrir le recrutement. Ma critique porte sur le système tel qu'il a fonctionné jusqu'ici.
Le vrai arbitrage
Je me demandais qui, derrière les policiers, avait décidé. La réponse est dans le droit : le préfet, et au-dessus le ministre. Mais la vraie réponse est un cran plus haut. Celui qui décide, celui qui exécute et celui qui contrôle sortent du même cercle, et ce cercle se reproduit depuis soixante-dix ans en se refermant un peu plus à chaque génération. C'est ça, le problème central de l'État français : pas un mauvais ministre, pas une mauvaise semaine, mais un piston devenu système.
En 1945, la France avait monté une machine pour l'empêcher : un concours pour « démocratiser le recrutement », un Plan pour donner un but commun. On a laissé le recrutement se refermer, et on a supprimé le Plan. Ce qui reste, c'est une élite sans mission qui pense carrière, des nominations entre soi, et un ordre public qui sert de réponse à tout.
L'arbitrage réel n'oppose pas la police aux lycéens. Il oppose deux façons de faire tourner l'État :
- Continuer comme aujourd'hui : recrutement fermé, nominations à la discrétion de l'exécutif, allers-retours vers le privé, contrôle entre collègues, et l'ordre public comme seul outil qui fonctionne.
- Casser le circuit : des nominations au sommet soumises à l'approbation du Parlement, comme le font même les États-Unis ; un contrôle des forces de l'ordre confié à une autorité qui ne sort pas du même corps ; des objectifs pluriannuels publics pour chaque grande mission de l'État, comme l'était le Plan, avec une évaluation à leur échéance ; et un recrutement des grandes écoles ouvert avec des objectifs chiffrés.
Je choisis la seconde, sans hésiter. Parce qu'un État dont l'élite ne répond qu'à elle-même finit par ne plus savoir faire qu'une chose : tenir la rue. C'est le même mécanisme que dans l'article sur les trois personnes qu'il faut pour changer un mail : quand personne n'est jugé sur le résultat, chacun se protège par la procédure.
Le test pour savoir si j'ai tort. Si le problème tenait aux personnes, il changerait avec elles. S'il tient au piston, il ne bougera pas. Trois choses à surveiller :
- Les premières promotions de l'INSP. Si la part d'enfants d'ouvriers et d'employés repasse au-dessus de 10 % d'ici 2030, contre 8,9 % à l'ENA en 2015 (mon addition de 4,4 % et 4,5 %, d'après l'Observatoire des inégalités), le circuit a commencé à s'ouvrir, et j'avais tort de le croire verrouillé. Sinon, on aura changé le nom de l'école, pas le recrutement.
- La prochaine présidence, en 2027. Si plus de 80 % des directeurs d'administration centrale sont à nouveau remplacés dans les deux ans, comme après 2007, 2012 et 2017 (LCP), la nomination entre soi continue, quel que soit le vainqueur.
- Les dix enquêtes de l'IGPN ouvertes en octobre 2026. Si elles débouchent sur des poursuites et sur le retrait du LBD ou des grenades assourdissantes, le contrôle fonctionne malgré l'entre-soi. Si elles se terminent sans suite, comme les recommandations de 2018 et 2019, la preuve sera faite que le cercle se protège.
En 1945, l'État avait une mission et un concours pour la servir. En 2026, il a un cercle qui se coopte, et 6 000 interpellations en deux semaines. Ce qui manque, ce n'est pas l'autorité. C'est un plan, et des portes ouvertes.