« On est un peu un lycée pauvre… (Notre emploi du temps), c'est 8H00-18H00 le lundi et le mardi, on est 34 élèves dans la classe, parfois on n'a même pas de chaise ni de tables libres. » C'est un lycéen du Val-de-Marne, fin septembre 2026, cité par citoyens.com. Quelques jours plus tard, plus de 400 lycées étaient touchés par des blocages en France.
En parallèle, un autre mouvement s'est déroulé sur les réseaux. Sous le mot-dièse #lycéens, des milliers de publications ont circulé : des vidéos de feux et de camions de pompiers, des chants, des bâtiments abîmés, et autant d'explications concurrentes. Pour les uns, ce sont des élèves qui réclament enfin ce qu'on leur doit. Pour d'autres, une jeunesse des quartiers populaires et de l'immigration qui casse pour le plaisir, sans parents pour la tenir, et qui n'aurait de toute façon aucune place dans le monde qui vient.
Cet article ne choisit pas un camp d'avance. Il prend chacune de ces lectures, regarde ce qu'elle affirme et ce qu'elle suppose, et la confronte aux chiffres disponibles. Mais il défend une thèse, en trois temps.
D'abord, l'impression. Ces blocages donnent le sentiment d'être le fait des classes populaires, de l'immigration, des précaires — d'une jeunesse qui n'aurait de toute façon aucune chance dans le monde qui vient. Cette impression n'est pas sortie de nulle part, et il faut la regarder en face plutôt que la balayer.
Ensuite, la responsabilité. Si cette jeunesse est en difficulté, c'est d'abord parce que la France l'a laissée de côté, politiquement et localement, depuis des décennies. La faute n'est pas celle d'une classe, mais d'un pays qui n'a pas été à la hauteur de l'engagement qu'il avait pris envers elle.
Enfin, le cercle. Ce que montrent les images les plus dures, ce sont des adolescents qui détruisent les lieux mêmes de leur enfance — l'école, le quartier —, parfois sur le mode du jeu. Derrière eux, des parents sans temps et sans autorité, qui n'ont eux-mêmes rien reçu de leurs propres parents, oubliés avant eux. Un cercle qui se reproduit d'une génération à l'autre.
Et par-dessus ce cercle, un danger plus large : la montée des extrêmes, qui se nourrissent chacun des pires images de l'autre.
Ce qui s'est passé
Le mouvement commence le 21 septembre au lycée Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil, sur une question très précise : des postes de professeurs non pourvus. Il gagne une dizaine de lycées du Val-de-Marne et de Seine-Saint-Denis, puis le reste du pays — Lille, Lyon, Grenoble, Tours, Marseille.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Lycées touchés le 30 septembre (chiffre du ministère) | 356, soit environ 1 sur 10 | La Clé publique |
| Dont totalement bloqués la veille | 45 (et 46 tentatives) | La Clé publique |
| Interpellations le 30 septembre | 625 | La Clé publique |
| Élèves et personnels blessés depuis le début | 119 | La Clé publique |
| Policiers et gendarmes blessés le 30 septembre | 83 | La Clé publique |
La violence n'est pas une invention médiatique. Il y a eu des feux, des jets de projectiles, des blessés graves — un lycéen a été grièvement blessé à l'œil à Tours (Café pédagogique). Mais il faut regarder ce que dit le tableau : sur 356 lycées touchés, quelques dizaines seulement sont totalement bloqués, et tous ne connaissent pas d'incidents graves. Le rectorat de Créteil précise que « des lycéens y participent et parfois des jeunes de l'extérieur qui viennent et qu'on a du mal à identifier ». Au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, ils étaient « une quinzaine, venus d'une autre ville », selon citoyens.com.
Six lectures d'un même mouvement
Sur les réseaux comme dans les déclarations publiques, six façons de raconter ces blocages se sont installées en quelques jours. Chacune part d'un fait réel. Le travail consiste à remonter de ce qu'elle affirme vers ce qu'elle suppose, puis à vérifier.
| Lecture | Ce qu'elle affirme | Ce qui la soutient | Ce qu'elle laisse de côté |
|---|---|---|---|
| Les revendications | Les élèves réclament des professeurs, des chaises, des bâtiments décents | Une heure de cours sur dix non assurée (DEPP), le rectorat parle d'« éléments très concrets » | La violence d'une minorité, qui existe |
| L'effet de mode | Le mouvement se propage par imitation sur TikTok et Snapchat | Une vidéo a dépassé 800 000 vues en 48 heures ; des revendications variables d'un lycée à l'autre (News Wall) | L'imitation n'explique pas pourquoi les griefs trouvent un écho partout |
| L'instrumentalisation politique | Un parti attise le mouvement à sept mois de la présidentielle | Des élus de La France insoumise sont venus devant des lycées bloqués ; 55 % des sondés y croient | Le mouvement est parti d'un lycée de Créteil, sur des postes non pourvus, avant toute récupération |
| Les violences urbaines | Il s'agit d'abord d'un problème d'ordre public | 625 interpellations en une journée, des blessés, des incendies | Sur 356 lycées touchés, 45 totalement bloqués la veille ; la plupart sans incident grave |
| L'identité | La casse viendrait de jeunes issus de l'immigration, avec une dimension religieuse | Des vidéos virales, et des propos antisémites signalés à Carpentras | Les données disponibles sur les violences urbaines récentes montrent des auteurs très majoritairement français, nés en France |
| Le déclassement | Cette jeunesse n'aura de toute façon pas sa place à l'ère de l'IA | Le décrochage scolaire est réel dans les quartiers prioritaires ; les emplois de bureau visés par beaucoup de lycéens sont parmi les plus exposés à l'IA | Le risque touche toute une génération de lycéens, pas seulement ceux des quartiers populaires ; être exposé ne veut pas dire être remplacé |
Aucune de ces lectures n'est inventée. Mais chacune prend un morceau du tableau et le présente comme le tableau entier.
La lecture du déclassement mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est la plus proche de la thèse de cet article — et celle dont elle s'éloigne le plus à l'arrivée. Dans sa version la plus partagée, elle dit à peu près ceci : on ment à ces jeunes sur leur niveau, ils obtiendront un bac sans valeur, iront dans des filières sans débouchés, et n'auront aucune place sur le marché du travail à l'ère de l'intelligence artificielle ; ils sont malheureux, et le pays va vers la révolte ou l'éclatement. Le diagnostic rejoint en partie celui des chiffres : une école publique qui ne tient plus sa promesse, des élèves à qui l'on ne dit pas la vérité sur ce qu'ils ont appris. Mais la conclusion part dans l'autre sens. Elle fait de ces jeunes le problème — trop faibles pour le lycée, à orienter ailleurs, à trier — là où les chiffres désignent d'abord l'institution qui ne leur a pas donné de quoi réussir. Sur l'IA, en revanche, elle touche un point réel — mais pas celui qu'elle croit. Un lycéen, en voie générale ou dans un bac professionnel tertiaire comme la gestion ou le commerce, se prépare bien à un métier de bureau. Or ce sont précisément ces emplois que l'IA générative expose le plus : selon l'Organisation internationale du travail, les postes administratifs figurent parmi les plus concernés (ONU Info, mai 2025). Une étude sur la France va plus loin : contrairement aux révolutions techniques précédentes, ce sont les cadres, les métiers les plus qualifiés, qui sont les plus exposés, et environ 20 % de l'emploi cumule une forte exposition et une faible protection contre l'automatisation (Bergeaud, 2024).
Deux conséquences. D'abord, la menace ne pèse pas spécialement sur les jeunes des quartiers populaires : elle pèse sur toute la génération qui vise un bureau, y compris celle des lycées les plus favorisés. Ensuite, exposition ne veut pas dire disparition — l'OIT parle surtout de métiers transformés. Ce qui départagera les gagnants et les perdants, c'est la capacité à se servir de l'outil plutôt qu'à être remplacé par lui : lire vite et bien, écrire, raisonner, vérifier. C'est exactement ce que transmet mal une école qui perd une heure de cours sur dix. Le danger de l'IA pour ces lycéens n'est donc pas une fatalité de classe ; c'est une école qui ne les arme pas.
La suite de l'article reprend les morceaux un par un.
Ce qu'ils réclament : une chaise et un professeur
Avant de juger la forme, il faut écouter le fond. Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, 2 000 élèves, un lycéen raconte à NVO : « Nous faisons classe dans des préfabriqués. Or, c'est impossible de pouvoir y travailler correctement. Les températures y dépassent largement les 40°C en été et peuvent descendre en dessous de 10°C l'hiver ! » Une autre : « Nous ne faisons pas ce blocus pour nous amuser. »
Même le rectorat de Créteil le reconnaît : « il ne s'agit pas d'un mouvement politique, mais d'un mouvement d'élèves, sur des éléments très concrets propres à chaque établissement ».
Ces éléments concrets sont mesurés. Selon la direction des statistiques du ministère, 9,8 % des heures d'enseignement n'ont pas été assurées dans le second degré public en 2024-2025, dont 7,5 points à cause d'absences non remplacées. Dans les 10 % d'établissements les plus touchés, la perte atteint 19 % des heures — près d'une heure sur cinq (DEPP, note 26.14). En lycée général et technologique, c'est 10,4 %.
Autrement dit, un élève qui bloque son lycée parce qu'il manque un professeur ne réclame pas un privilège. Il réclame le service qu'on lui doit, et que l'État lui-même reconnaît ne pas rendre à hauteur d'une heure sur dix.
Une France servie en dernier
Le mouvement n'a pas commencé n'importe où. Il est parti des deux départements où l'écart entre ce que la République promet et ce qu'elle livre est le mieux documenté.
En 2018, un rapport parlementaire sur l'action de l'État en Seine-Saint-Denis constatait que le collège le mieux doté du département l'était moins que le collège le moins bien doté de Paris (question au Sénat citant le rapport). Cinq ans plus tard, le rapport de suivi relève toujours « un recours très important aux contractuels pour combler le manque d'effectifs titulaires » et des enseignants « souvent jeunes et peu expérimentés » (Assemblée nationale, novembre 2023).
| Indicateur | Quartiers prioritaires | Ailleurs | Source |
|---|---|---|---|
| Taux de chômage (2024) | 16,6 % | 7,5 % (moyenne nationale) | ONPV |
| Jeunes ni en emploi ni en formation (2024) | 21,8 % | 11,2 % | ONPV |
| Heures de cours perdues au collège | 11 % (éducation prioritaire) | 8 % | Cour des comptes, via Café pédagogique |
La Seine-Saint-Denis a un taux de pauvreté de 28,4 % (Insee). Et à l'échelle du pays, l'enquête PISA 2022 place la France parmi les systèmes où l'origine sociale pèse le plus sur les résultats : 113 points d'écart en maths entre élèves favorisés et défavorisés, contre 93 en moyenne dans l'OCDE (Café pédagogique).
Un lycéen l'a résumé ainsi : « C'est parce qu'on est en banlieue pauvre que l'Etat fait moins pour nos conditions de travail d'élèves. » La phrase est excessive sur un point — on va le voir dans les points faibles — mais sur le fond, les rapports parlementaires lui donnent raison depuis huit ans.
Ce que montrent les vidéos
Une grande partie du débat en ligne s'est concentrée sur un point : dans les vidéos les plus partagées des faits graves — incendies, bâtiments, camions de pompiers, chants —, beaucoup de commentateurs voient des jeunes d'origine nord-africaine, et en tirent une explication. La question mérite d'être posée franchement : est-ce que ça change la lecture ? La réponse est : ça change quelque chose, mais pas ce qu'on croit.
D'abord, une vidéo ne dit ni la nationalité ni l'histoire de quelqu'un. La France n'a pas de statistiques ethniques sur ces mouvements. Les seules données détaillées sur des violences urbaines récentes sont celles des émeutes de 2023, analysées par le Sénat : 90 % des mineurs condamnés étaient français, et 75 % de l'ensemble des condamnés étaient nés en France (Sénat, avril 2024). Une apparence n'est pas une migration. Ces jeunes-là sont, dans leur immense majorité, des enfants de France. Pourquoi ne pas compter directement les vidéos de 2026 ? Parce qu'une vidéo montre des gestes, pas des papiers : on ne peut y lire ni une nationalité, ni un lieu de naissance, ni une situation familiale. Seuls les dossiers judiciaires le permettent, et ceux des 625 personnes interpellées le 30 septembre ne sont pas encore exploités. En attendant, les émeutes de 2023 restent le cas le plus proche où ce comptage a été fait.
Ensuite, la géographie explique une grande part de ce qu'on voit. Le mouvement est parti de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, où vivent beaucoup de descendants de l'immigration maghrébine — pas par hasard, mais par ségrégation. Selon l'enquête Trajectoires et Origines de l'Ined et de l'Insee, publiée en mai 2026, 36 % des personnes d'origine maghrébine vivent dans des quartiers à forte concentration d'immigrés non européens, contre 6 % de la population sans ascendance migratoire (Ined, TeO2). Filmer les incidents les plus graves dans ces quartiers, c'est filmer les jeunes qui y vivent.
Enfin, les vidéos sélectionnent le spectaculaire. Ce qui devient viral, c'est le feu, pas l'assemblée générale. Les lycées où le blocage s'est fait sans incident ne font pas de vidéo.
Avant d'en tirer quoi que ce soit, voici la grille que je me suis imposée pour chaque vidéo qui circule — elle vaut pour celles qu'on m'a envoyées comme pour les autres :
| Question à poser | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Qui publie ? Un média avec une rédaction, un compte d'agrégation d'« alertes », un compte militant ? | Un journal régional situe et date ses images ; un compte d'alertes vit du partage, un compte militant de la confirmation de ce que pense déjà son public. |
| Où et quand ? Le lieu et la date sont-ils donnés, et vérifiables ? | Une vidéo d'une autre ville, d'un autre jour ou d'un autre événement change tout le sens. Les émeutes de 2023 ont laissé beaucoup d'images qui ressortent. |
| Qui est à l'image ? Des lycéens devant leur lycée, ou des groupes extérieurs la nuit ? | Le rectorat lui-même distingue les élèves et « des jeunes de l'extérieur qui viennent et qu'on a du mal à identifier ». Ce ne sont pas les mêmes personnes, ni les mêmes motifs. |
| Que montre le cadre, et que coupe-t-il ? | Quinze secondes de feu ne disent rien de la matinée de blocage calme qui a précédé, ni de la revendication écrite sur la banderole. |
| Quelle légende accompagne l'image ? | C'est souvent la légende, pas l'image, qui désigne un coupable — « regardez qui », « la France de 2026 ». Une image prouve un acte ; elle ne prouve pas une origine, encore moins une cause. |
| Combien de lycées ne sont pas filmés ? | 356 lycées touchés un même jour, quelques dizaines bloqués, une poignée de scènes graves : la vidéo montre l'exception, et la fait passer pour la règle. |
Voici ce que disent les images elles-mêmes, sans tri : d'abord les huit vidéos qui m'ont été envoyées comme représentatives des faits les plus graves, une par une, puis le fil #lycéens tel qu'il défile pendant plusieurs minutes. Je n'ai pas pu exploiter le son ; ce qui suit repose sur les images et sur les textes affichés.
Les vidéos, une par une
- Un grand feu devant l'entrée d'un bâtiment en brique, en plein jour. Une foule d'adolescents en sac à dos, téléphones levés, regarde et filme. Repost d'un compte TikTok, sans lieu ni date.
- Des lycéens interviewés devant leur établissement, en Savoie, par un média local. Quelques poubelles déplacées en fond. Ils parlent face caméra, calmement.
- Une barricade en feu sous une épaisse fumée noire, devant une foule dense, filmée depuis une voiture. Aucun lieu, aucune date.
- Des poubelles en feu, une foule, un camion de pompiers. Légende : « Les dégâts du blocus à Coëtlogon à Rennes ». La presse locale confirme un feu devant ce lycée le 30 septembre au matin, et des barricades (titrespresse).
- Des feux allumés au pied des rideaux métalliques d'immeubles, un groupe qui court, en plein soleil. Logo d'un média, sans ville indiquée.
- Un hall vitré entièrement en flammes, de nuit ou à l'aube, personne à l'image. Le même jour, plusieurs médias ont diffusé les images du hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes en feu ; je n'ai pas pu vérifier qu'il s'agit de celles-ci.
- Un drapeau palestinien brandi, un autre drapeau qui brûle. Le média qui publie la vidéo a ajouté ses sous-titres : « Des propos antisémites sont scandés lors d'un blocus de lycée à Carpentras » et « On a brûlé Israël ! C'est qui les juifs ? On les piétine ! » (i24NEWS). Si ces mots ont été prononcés, ce sont des propos antisémites, un délit, qui doivent être condamnés sans « mais ».
- Un homme coiffé d'un calot parle au mégaphone au milieu de lycéens. Légende : « oublier pas d'aller au jumu3a » (la prière du vendredi). Une autre publication la présente comme un appel à la prière lancé pendant un blocus à Sarcelles.
Le fil #lycéens, tel qu'il défile
J'ai aussi parcouru le mot-dièse #lycéens sur X pendant plusieurs minutes, un soir de fin septembre. Voici ce qui défile, dans l'ordre, tel que les publications le présentent — sans vérification de chacune, et sans nommer les comptes :
- Une vidéo présentée comme une policière frappée à Paris pendant un blocage.
- Une « alerte info » : un camion de pompiers détruit et incendié à Marseille.
- À Nantes, devant le lycée La Joliverie, un jeune aurait pris feu en voulant incendier quelque chose — le message le désigne par une insulte.
- Un jeune internaute s'adresse aux bloqueurs : bloquer les lycées, d'accord, les pancartes aussi, mais pas s'en prendre aux journalistes — « les gars vous dérapez là ».
- Une députée de gauche moquée et insultée alors qu'elle tentait d'empêcher des jeunes de casser ; le message conclut que « la gauche commence à goûter aux conséquences ».
- À Vénissieux, des lycéens auraient forcé la porte d'un fast-food, jeté des chaises et volé une caisse.
- Un fil explicatif en anglais : Bordeaux, Rennes, Marseille, 625 interpellations en un jour, et les revendications — plus de professeurs, de meilleures conditions —, avec l'exemple du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis.
- Une insulte raciste explicite contre « ces jeunes », adressée à ceux qui ne seraient pas blancs.
- À Avrillé, une vingtaine d'individus cagoulés seraient entrés dans un lycée, auraient volé des ordinateurs et allumé plusieurs incendies.
- Une vidéo d'étudiants qui « débloquent » leur campus à Paris, face à des manifestants.
- Des messages ironiques : des lycéens « aux cheveux blancs » dans les cortèges, une « fashion week » de la jeunesse de gauche, des jeunes qui incendient des buissons — « un buisson il peut quoi pour arranger la situation ? ».
- Au Havre, des salariés de plusieurs entreprises industrielles et des syndicalistes formeraient un « mur de protection » devant un lycée, face à ce que le message appelle des « milices policières ».
- Les élèves d'un grand lycée parisien manifestent en solidarité avec les lycées de banlieue « démunis », en chantant contre l'autoritarisme et les violences policières.
- À Marseille, des flammes devant le lycée Honoré-Daumier ; ailleurs, un message indigné : « on ne touche pas un cheveu aux marins-pompiers ».
- Une vidéo de policier, commentée comme une clé d'étranglement pratiquée sur une adolescente de 13 ans.
- Un message présentant le mouvement comme une « intifada en France », orchestrée selon lui par le Hamas, un parti de gauche et l'Iran.
- Une médiathèque neuve « de 3 millions d'euros » partie en fumée — les images datent des émeutes de juin 2023, mais circulent sous #lycéens, avec la conclusion que « les moyens et l'argent ne sont pas le problème ».
- L'agression d'un journaliste de M6 devant un lycée de Marseille, condamnée par un député (Puremédias).
- Une surveillante qui aurait été frappée devant un lycée d'Annecy.
- « Le mouvement n'est pas lycéen, il est politique, radicalisé et instrumentalisé par les réseaux militants d'extrême gauche. »
- Un message selon lequel « société multiculturelle = société multi-conflictuelle ».
- À Toulouse, « la situation dégénère totalement » aux abords du lycée des Arènes ; ailleurs, un manifestant armé d'un marteau, avec ce commentaire : qu'on ne s'étonne pas que les forces de l'ordre tirent au LBD.
Mis bout à bout, sans rien retrancher, le fil raconte tout à la fois : des violences réelles contre des personnes et des bâtiments, des revendications sur les professeurs et les conditions d'études, des violences policières dénoncées, des jeunes qui rappellent les leurs à l'ordre, de la solidarité entre lycées, des insultes racistes, une lecture « intifada », une lecture « choc des civilisations », de l'ironie, et au moins une image recyclée d'une autre époque. Il couvre Paris, Marseille, Nantes, Lyon, Toulouse, Rennes, Bordeaux, Le Havre, Annecy. Personne, en le faisant défiler, ne voit le même mouvement.
Je n'ai pas cherché, et je ne chercherai pas, à deviner une origine à partir des visages. Une image peut montrer qui allume un feu ; elle ne dit ni sa nationalité, ni son histoire, ni pourquoi il l'a fait.
Appliquée honnêtement, cette grille ne fait pas disparaître ce qu'on voit : il y a bien des incendies, et des jeunes qui les allument. Elle empêche seulement de passer de « ces jeunes-là ont fait ça » à « c'est ça, le mouvement » — et de « ils ont cette tête-là » à « c'est pour ça qu'ils l'ont fait ».
Il y a pourtant un point où la question de l'origine compte vraiment. L'origine maghrébine n'explique pas la casse ; elle mesure un deuxième rejet. Un testing mené pour la Dares sur 9 600 candidatures a montré qu'un candidat au nom à consonance maghrébine a environ 31,5 % de chances en moins d'être rappelé, à CV équivalent (IPP, Dares, ISM Corum, 2021). L'enquête TeO2 montre que 35 % des descendants d'immigrés maghrébins déclarent avoir subi une discrimination au cours des cinq dernières années, contre 14 % de la population sans ascendance migratoire, et qu'ils ont un risque de chômage supérieur de 6 points à diplôme comparable (Ined, TeO2).
Autrement dit : ces jeunes ont été servis en dernier deux fois. Une fois parce qu'ils habitent un territoire pauvre, une fois parce que leur nom ou leur visage leur ferme des portes même quand ils ont le diplôme. Si on veut parler de leur origine, c'est ça qu'il faut dire.
Le cercle : détruire ce qu'on a connu
Le 1er octobre, le hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes a brûlé pendant un blocage (ICI Loire-Atlantique). Ce lycée a ouvert en septembre 2014 (Wikipédia). Les élèves qui y sont aujourd'hui entraient alors à l'école primaire : le bâtiment qui a brûlé a exactement l'âge de leur scolarité.
C'est le point le plus troublant de ces deux semaines. Ce qui brûle d'abord, ce sont des halls de lycée, des poubelles devant l'école, les abords du quartier — les lieux mêmes de l'enfance de ceux qui sont là. Et il y a souvent, dans les vidéos, quelque chose qui ressemble à du jeu : on filme, on rit, on poste. Une partie des publications sous #lycéens s'en moque d'ailleurs ouvertement, en demandant ce qu'un buisson a bien pu faire pour mériter d'être incendié.
Ce jeu-là n'est pas anodin, et il n'est pas non plus seulement de la bêtise. Détruire en riant ce qu'on a connu petit, c'est le signe que ce lieu n'a jamais été transmis comme quelque chose qui vous appartient — que personne n'a dit, ou n'a eu le temps de dire, « ceci est à toi, et à ceux qui viendront après toi ». C'est là que commence le cercle.
Le cercle : des parents qui n'ont pas eu le temps
Reste la question de l'autorité des parents. Là, l'intuition tient mieux, à condition de bien la nommer.
En 2023, 23 % des mineurs vivent en famille monoparentale, et ce chiffre monte à 32 % à 17 ans. Ces familles cumulent : 34 % des mères seules sont sans emploi, contre 24 % dans les familles traditionnelles, et 25 % vivent en logement surpeuplé, contre 11 % (Insee, 2025). Et parmi les mineurs condamnés après les émeutes de 2023, près de 60 % venaient d'une famille monoparentale (Sénat) — environ 2,6 fois leur part parmi l'ensemble des mineurs, d'après mon calcul (60 % contre 23 %).
Ce n'est pas la preuve d'une démission morale. C'est le portrait d'une mère seule, souvent précaire, qui ne peut pas être à la fois au travail, à la maison et au collège. Une autorité, ça demande du temps, et le temps est précisément ce que la précarité retire en premier.
Il faut dire clairement de quoi il s'agit, parce que c'est là que l'intuition de départ se retourne. Ce n'est pas que des parents ont démissionné. C'est qu'une génération entière d'adultes a été mise dans l'incapacité de se conduire en adultes — sans temps, sans revenus stables, sans transmission reçue elle-même — par un système qui a court-circuité la responsabilité d'une génération envers la suivante. Les plus jeunes sont abandonnés par les plus anciens, mais pas par la faute de ces anciens : par la faute de ce qui les a privés des moyens de tenir ce rôle. Être adulte, au fond, c'est craindre pour ceux qui ne le sont pas encore — qu'ils mangent, dorment, soient soignés, éduqués, sachent de quoi demain sera fait. Quand une société retire aux parents de quoi porter cette crainte, elle ne fabrique pas des parents irresponsables ; elle fabrique des enfants seuls.
Dans beaucoup de quartiers populaires, on peut décrire ce cercle sur trois générations — c'est une lecture, pas une statistique. Des grands-parents installés dans les grands ensembles des années 1960 et 1970, puis oubliés quand l'industrie qui les avait fait venir est partie. Des parents qui ont grandi dans ces mêmes quartiers, dans une école déjà moins dotée, et qui n'ont pas reçu ce qu'ils devraient aujourd'hui transmettre. Et des enfants qui grandissent sans adulte disponible, dans des établissements où une heure de cours sur dix saute. Chaque génération hérite moins de la précédente, et transmet moins à la suivante. L'Insee rappelle que la mobilité existe — environ 12 % des enfants des familles les plus modestes atteignent les revenus les plus élevés (blog de l'Insee) —, mais pour la grande majorité, le point de départ pèse lourd.
C'est la thèse que je développais dans « Les adultes n'existent pas (II) », appliquée cette fois à une cour de lycée. Les parents ne sont pas coupables : ils ont eux-mêmes été lâchés. Et quand la transmission casse à une génération, la suivante hérite de la casse.
Pourquoi on cherche un coupable visible
Il reste à comprendre pourquoi l'explication par l'origine — « ce sont les immigrés » — s'impose si vite dans le débat. Il y a là un mécanisme très ancien. Quand ce qui fait tenir un lieu est abîmé — une école, un quartier, une langue, un tissu de relations — et que personne ne prend la cause en charge, la société se met à chercher un bouc émissaire. Ce n'est presque jamais un choix délibéré : c'est la pente naturelle d'une communauté blessée qui ne sait plus nommer ce qui la blesse.
C'est un mécanisme, pas une accusation. Quand personne ne prend en charge la cause — un collège moins doté depuis vingt ans, une heure de cours sur dix qui saute, des préfabriqués à 40 °C —, le regard se porte sur ce qu'il voit : un visage dans une vidéo. C'est plus simple que de lire un rapport de la Cour des comptes. Et c'est exactement ce qui permet à la cause de durer. Je l'ai déjà décrit pour l'administration dans « Trois personnes pour changer un mail » : la colère tombe sur celui qu'on voit, jamais sur celui qui a écrit la règle.
Cela ne veut pas dire que la violence est imaginaire. Quand les liens entre générations se défont, ce qui sortait autrefois en paroles, en projets, en apprentissages, ressort en pulsions brutes : régressions, addictions, recherche de coupables, et ces nouvelles formes d'hyperviolence que l'on voit dans les vidéos. Les poubelles qui brûlent font partie du tableau. Elles n'en sont pas la cause ; elles en sont le dernier maillon.
Ce que les adultes devraient faire est donc assez clair. Un appel au secours lancé par des adolescents est presque toujours inachevé, maladroit, fragile — et c'est précisément sur ce point qu'il appelle à être secouru. La responsabilité de ceux qui voient le risque est d'accompagner ceux qui le prennent, pas de les moquer, de les mépriser ou de les accabler. Accompagner ne veut pas dire tout approuver : c'est souvent d'abord critiquer. Mais une critique qui écoute — et qui, pour commencer, entend que des lycéens qui réclament un professeur font exactement ce que les adultes n'ont pas fait : prendre en charge leur propre avenir.
La réponse de l'État a pris l'autre chemin. Le ministre de l'Éducation a rappelé que revendiquer est un droit mais que frapper ou brûler n'en est pas un — ce qui est juste —, et le ministère de l'Intérieur a autorisé par circulaire une présence policière aux abords des lycées (Café pédagogique). Face aux violences, une réponse d'ordre public se comprend ; elle ne dit encore rien, en revanche, des chaises et des professeurs. Un lycéen de Saint-Denis l'a résumé en une phrase reprise en titre par France 24 : « On demande le bac, ça nous ramène la BAC. »
Ce que la violence coûte au mouvement
Il y a une dernière conséquence, et c'est elle qui devrait inquiéter les lycéens eux-mêmes : chaque poubelle qui brûle affaiblit leur propre revendication, et renforce ceux qui en contestent la légitimité.
Le mécanisme est connu. Quand une société renonce à faire de ce qui abîme ses lieux de vie une vraie question — avec des causes, des responsables, des moyens —, elle abandonne cette question aux discours les plus réactifs. Et en l'abandonnant, elle abandonne du même coup la génération qui grandit dedans. En France, ce terrain du lieu, de l'enracinement et du « chez soi » a été largement occupé par le Rassemblement national, sur une conception figée de l'identité locale qui oublie que tout lieu s'est toujours constitué en accueillant ce qui venait d'ailleurs. Là où un sentiment d'abandon n'est pris en charge par personne, l'extrême droite trouve une aubaine.
Appliqué à septembre 2026, le mécanisme est limpide. Les lycéens réclament des professeurs et des chaises — une demande d'État, de service public, de plus de République. Mais les images qui circulent ne montrent pas les chaises ; elles montrent le feu. Et le feu ne raconte pas « l'école nous a lâchés » ; il raconte « l'ordre a lâché ». C'est un récit que le RN porte depuis des années, et la casse lui fournit des images, sept mois avant une élection présidentielle.
Ce n'est pas qu'une intuition. Le politiste Omar Wasow a analysé 275 000 titres de presse et les votes américains de la fin des années 1960. Les manifestations non violentes produisaient des titres sur les « droits civiques » ; les violentes, des titres sur les « émeutes ». Il estime qu'entre 1,5 et 7,9 % des électeurs ont basculé vers Nixon, le candidat de « la loi et l'ordre », à cause des violences, et que les comtés proches de manifestations violentes ont voté plus à droite (Stanford Social Innovation Review). Plus près de nous, l'approbation du mouvement des Gilets jaunes a perdu 10 points en trois semaines après les violences de décembre 2018, et 78 % des Français déclaraient condamner ces violences (Elabe, janvier 2019).
La bataille de l'interprétation a déjà commencé. Selon un sondage CSA du 30 septembre, commandé par Europe 1, CNews et le JDD, 55 % des Français estiment que La France insoumise tente d'instrumentaliser la colère lycéenne — 77 % chez les proches du RN et de Reconquête (Europe 1). Le débat ne porte déjà plus sur les heures de cours perdues, mais sur qui manipule qui.
La nuance importante, c'est que ce n'est pas le blocage qui nuit au mouvement, c'est la violence. Une revue de la recherche publiée en 2025 sur les « effets de flanc radical » montre que les actions perturbatrices non violentes — bloquer une route, occuper un lieu — ne font en général pas baisser le soutien à une cause, et peuvent même renforcer ses porte-parole modérés. En revanche, presque tous les effets négatifs observés concernent des actions violentes (Madsen et Chamberlain, 2025). Bloquer son lycée pour réclamer un professeur peut gagner l'opinion. Brûler un camion de pompiers la perd, et déplace le débat des chaises manquantes vers le maintien de l'ordre.
Il faut aussi rappeler que ceux qui, devant ces images, se tourneront vers un discours d'ordre ne sont pas des ennemis des lycéens. Ce sont souvent des gens inquiets, à qui personne n'a montré les préfabriqués à 40 °C.
Le vrai danger : la montée des extrêmes
Il suffit de faire défiler le mot-dièse #lycéens pendant une soirée pour comprendre que le mouvement n'est déjà plus seul sur la scène. Deux récits opposés s'y répondent, et chacun se sert des pires images de l'autre comme preuve.
D'un côté, la lecture identitaire se durcit. Des messages très partagés parlent de « nouvelle France » qu'on ne pourrait plus « canaliser », annoncent une « guerre civile » ou une « libanisation », décrivent les élèves de banlieue comme incultes, violents et haineux envers la France, ou voient dans les blocages un « choc des civilisations ». Plus bas dans le fil, certains franchissent la ligne et insultent ouvertement les lycéens sur leur couleur de peau. Dans une université parisienne, des étudiants ont affronté des manifestants pour « débloquer » leur campus (JDD), une action revendiquée en ligne par une organisation étudiante d'extrême droite.
De l'autre, une lecture radicale s'installe aussi. Des publications parlent de « milices policières », d'autres présentent les blocages comme une « intifada » — et à Carpentras, des propos antisémites ont été signalés pendant un blocage. Un journaliste de M6 a été encerclé et frappé devant un lycée de Marseille, et la chaîne a porté plainte (Puremédias) ; des personnels de l'Éducation nationale ont été blessés. Ces actes sont graves, et ils ne sont le fait ni de la majorité des lycéens ni de leurs revendications.
Entre ces deux pôles, ce qui disparaît, c'est précisément ce qui avait lancé le mouvement : 34 élèves par classe, des professeurs absents, des préfabriqués à 40 °C. Chaque extrême a besoin de l'autre. L'incendie d'un lycée nourrit le discours sur la « nouvelle France » ; ce discours, en retour, convainc une partie des jeunes visés que la République ne veut pas d'eux — et les pousse vers ceux qui leur proposent une identité de combat. C'est un cercle de plus, qui se greffe sur le premier.
Les chiffres disent que le terrain est sensible. En 2025, les forces de l'ordre ont enregistré 9 737 crimes et délits à caractère raciste ou antireligieux, en hausse de 5 % ; les actes antimusulmans ont augmenté de 88 %, les actes antisémites restent à un niveau élevé (1 320), et 3 851 actes racistes et antisémites ont été signalés dans les établissements du second degré (CNCDH, rapport 2025). Mais le même rapport montre que les jeunes générations sont nettement plus tolérantes que leurs aînées, jusqu'à 25 points d'écart sur certaines questions. Autrement dit, les extrêmes qui s'affrontent sous #lycéens ne représentent pas la jeunesse : ils se disputent sa représentation.
Il existe d'ailleurs des signaux inverses, moins viraux. Des publications montrent des élèves d'un grand lycée parisien manifestant en solidarité avec les lycées de banlieue, ou des salariés venus protéger un lycée au Havre ; je n'ai pas pu les vérifier, mais elles rappellent que le mouvement peut aussi relier ce que les extrêmes séparent.
Le danger n'est donc pas seulement électoral, même si l'échéance de 2027 rend tout cela plus inflammable. Il est dans l'installation d'un récit où une partie de la jeunesse française est désignée comme étrangère à son propre pays — par ceux qui la rejettent comme par ceux qui prétendent la défendre en l'enfermant dans une identité de combat. Ce récit-là, une fois installé, survit au mouvement qui l'a fait naître.
Points forts
- Les revendications sont vérifiables. Les heures perdues, les classes à 34, les préfabriqués : tout ce que disent les lycéens est confirmé par la DEPP, la Cour des comptes et les rapports parlementaires. Ce n'est pas un ressenti.
- L'abandon est documenté depuis 2018. La sous-dotation de la Seine-Saint-Denis a fait l'objet d'un rapport transpartisan, puis d'un rapport de suivi. Personne ne peut dire qu'il ne savait pas.
- L'observation sur les vidéos n'est pas cachée. L'article la regarde en face et montre ce qu'elle indique vraiment : une discrimination mesurée par testing, pas une cause culturelle.
- Le cercle des parents est chiffré. La surreprésentation des familles monoparentales chez les mineurs condamnés en 2023 donne un appui concret à l'intuition sur l'autorité, sans la transformer en jugement moral.
Points faibles
1. Les données sur les auteurs datent de 2023, pas de 2026. Pour 2026, on sait combien de personnes ont été interpellées — 625 le seul 30 septembre, en majorité des mineurs selon la presse (RTBF) —, mais pas qui elles sont. Les vidéos ne comblent pas ce manque : elles montrent des actes et des lieux, ce que l'article exploite, mais pas une nationalité ni une histoire familiale. J'utilise donc les émeutes de 2023 comme le cas documenté le plus proche, en sachant que ce n'est pas le même événement : les émeutes faisaient suite à la mort d'un adolescent, les blocages partent de revendications scolaires. Quand la Justice publiera le profil des personnes poursuivies en 2026, ce sont ces chiffres-là qu'il faudra utiliser.
2. Le problème des heures perdues n'est pas propre aux banlieues pauvres. La DEPP note « peu d'écart » de temps d'enseignement non assuré selon l'origine sociale des élèves, et les lycées généraux sont même un peu plus touchés que la moyenne. C'est pour ça que le mouvement s'est étendu à Lyon ou à Tours. Dire « l'État fait moins parce qu'on est pauvres » est vrai pour les dotations en Seine-Saint-Denis, moins vrai pour les remplacements.
3. L'État n'a pas rien fait. Le dédoublement des classes en éducation prioritaire et la prime de fidélisation des enseignants en Seine-Saint-Denis existent, et le rapport de 2023 juge que la prime « fait la preuve de son efficacité ». Le problème est l'insuffisance, pas l'absence.
4. La violence n'est pas qu'un symptôme. Un lycéen grièvement blessé à l'œil, des agents agressés, des camarades empêchés d'étudier : expliquer n'est pas excuser, et les victimes de ces violences sont souvent elles-mêmes des élèves des mêmes quartiers.
5. La lecture « générationnelle » est une interprétation. L'idée d'une génération abandonnée par un système qui a privé les adultes de leur rôle est une grille philosophique, pas une donnée. Les chiffres sur les familles monoparentales et la précarité la rendent plausible ; ils ne la démontrent pas. On peut lire les mêmes blocages comme une simple crise de moyens, sans dimension générationnelle.
6. Le « six générations » de l'OCDE est fragile. On entend souvent qu'il faudrait six générations à une famille pauvre pour atteindre le revenu moyen en France. L'Insee rappelle que ce chiffre est théorique et retombe à trois ou quatre générations avec d'autres hypothèses, et que la France est en position intermédiaire en Europe (blog de l'Insee). Le cercle existe, mais il n'est pas aussi fermé qu'on le dit.
7. L'IA ne menace pas spécialement ces jeunes : elle menace toute la génération. Les emplois de bureau et les métiers qualifiés, vers lesquels se dirigent la plupart des lycéens, sont les plus exposés à l'IA générative (ONU Info, mai 2025 ; Bergeaud, 2024). L'idée que les jeunes des quartiers populaires n'auraient « aucune chance » à l'ère de l'IA est donc à la fois vraie et trompeuse : vraie si l'école ne leur donne pas les bases pour s'en servir, trompeuse si l'on croit que le risque leur est propre. Et les études mesurent une exposition, pas encore des destructions d'emplois.
8. Les vidéos et le fil sont un instantané. J'ai examiné image par image les huit vidéos qui m'ont été envoyées, sans le son, et parcouru le fil #lycéens un soir donné. Je rapporte ce que disent les publications sans pouvoir vérifier chacune ; certaines peuvent être fausses, sorties de leur contexte ou anciennes — au moins une image du fil date des émeutes de 2023. Ce n'est pas un échantillon représentatif, c'est ce qu'un lecteur voit en faisant défiler.
9. L'effet électoral n'est pas encore mesurable. L'étude de Wasow porte sur les États-Unis de 1968, et la baisse de soutien aux Gilets jaunes sur un autre mouvement. Rien ne prouve encore que ces blocages feront monter le RN en 2027. Ce que je décris, c'est un mécanisme documenté ailleurs, pas un résultat. Et le sondage CSA, commandé par trois médias du même groupe, mesure une perception sur l'instrumentalisation par LFI, pas une intention de vote.
10. Les lectures en ligne sont reconstituées. Je n'ai pas pu consulter directement les publications sur X : la plateforme bloque la lecture automatique. Les six lectures sont reconstituées à partir de la presse, des vidéos et des déclarations publiques. Elles résument des courants de discours ; elles ne prétendent pas citer ou représenter fidèlement un auteur en particulier.
11. Une soirée de réseaux n'est pas l'opinion. La description des discours extrêmes repose sur un parcours du mot-dièse #lycéens et des comptes les plus partagés, un soir donné. Les algorithmes des réseaux mettent en avant les messages les plus clivants : ce que l'on voit en haut du fil surreprésente les extrêmes. La plupart des Français, et la plupart des lycéens, ne s'y expriment pas.
Le vrai arbitrage
Les six lectures qui circulent se ramènent, au fond, à deux. La première voit d'abord un problème d'ordre et d'origine : des jeunes, souvent issus de l'immigration, qui cassent. Elle s'appuie sur des images réelles, mais elle en tire une généralisation que les données disponibles ne confirment pas. La seconde voit une génération à qui l'on a promis une école, et qui constate qu'elle n'a ni chaise, ni professeur, ni parents disponibles, ni chances égales devant un employeur — et dont une minorité, faute d'adultes pour l'accompagner, passe de la revendication à la casse.
Les chiffres donnent raison à la seconde. Mais ils disent aussi que la minorité qui casse travaille contre la majorité qui réclame : chaque incendie efface une revendication et nourrit le récit de l'ordre perdu, celui dont le RN a fait son terrain. Le blocage peut servir le mouvement ; la violence le dessert, et renforce ceux qui contestent sa légitimité. Ce n'est pas la jeunesse qui a lâché la première : c'est le système qui devait la tenir, et dont les parents eux-mêmes ont été lâchés avant elle. L'origine qu'on croit voir dans les vidéos n'en est pas la cause ; elle est la marque d'un second abandon, mesuré par les testings. Et le plus grand risque n'est pas l'incendie d'un hall, qu'on reconstruira : c'est que les extrêmes des deux bords fassent de ces deux semaines la preuve de ce qu'ils disaient déjà, et que la question des chaises et des professeurs disparaisse derrière celle de l'identité.
Le test est simple. La DEPP publiera l'an prochain le taux d'heures non assurées pour 2025-2026. S'il reste autour de 10 %, avec des préfabriqués à 40 °C et des collèges de Seine-Saint-Denis toujours moins dotés que ceux de Paris, les prochains blocages ne seront pas une surprise. Ils seront la suite logique d'un court-circuit des responsabilités entre générations — et de ce que je décrivais dans « Tout le monde a raison, et personne n'est en charge du total » : chacun défend sa part, et personne ne répond de la génération entière.