43. C'est le nombre d'abonnés de l'Institut Momentum sur Mastodon, le 18 octobre 2026, pour 22 messages publiés. Momentum est un laboratoire d'idées qui travaille sur l'après-croissance, la fin des énergies fossiles et le monde transformé par le climat (Institut Momentum). Autrement dit, sur les questions d'intérêt général les plus lourdes qui soient. Sur son site, il renvoie vers trois réseaux : Mastodon, YouTube et LinkedIn. Pas X.
Je ne prends pas Momentum pour cible : il est un exemple parmi des centaines. Ce qui me met en colère, c'est le mouvement entier. Des chercheurs, des institutions, des associations ont quitté X pour des plateformes « plus saines », Mastodon ou Bluesky. Je comprends pourquoi. Mais quand je regarde où ils sont allés, je vois des gens qui ont raison dans une pièce vide. Et pendant ce temps, sur le réseau qu'ils ont quitté, le débat continue sans eux.
Mon idée tient en une phrase : on peut ne pas aimer une plateforme, mais quitter le lieu où se joue l'information pour un lieu sans visibilité, c'est renoncer à transmettre. Et il ne faut pas s'étonner ensuite que ce qui fait le buzz soit si souvent faux.
Je parle ici des réseaux faits pour s'informer et débattre, ceux où l'on suit l'actualité et où l'on répond, pas des réseaux de divertissement. Et je mets Mastodon et Bluesky dans le même panier : deux refuges différents, la même absence de public. Voyons ce que disent les chiffres.
Ce que pèse chaque réseau
Les mesures ne sont pas toutes du même type, donc il faut les lire avec prudence. Mais l'écart est tel que la prudence ne change pas la conclusion.
| Réseau | Mesure | Chiffre | Source |
|---|---|---|---|
| X | Visiteurs uniques par mois, France seule | 15,5 millions, en baisse de 20 % sur un an | Médiamétrie, via Next (2025) |
| Mastodon | Comptes actifs par mois, monde entier | 839 406 | Fediverse Observer (juillet 2026) |
| Bluesky | Utilisateurs actifs par mois, monde entier | 10,4 millions, en baisse de 27 % sur un an | Similarweb, via Daring Fireball (juin 2026) |
La seule audience française de X pèse environ 18 fois tout Mastodon dans le monde (mon calcul : 15,5 millions divisé par 839 406). Même si X a perdu un cinquième de son audience française en un an, il reste un autre ordre de grandeur.
Pour l'information spécifiquement, l'écart est encore plus net. Le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, qui suit douze pays depuis 2014, constate que X n'a pas perdu d'audience pour l'information malgré les départs. Aux États-Unis, son usage pour s'informer a même pris 8 points, à 23 % des adultes. Bluesky et Threads ne touchent chacun que 1 % du public chaque semaine pour l'information, et le rapport range Mastodon avec eux, parmi les réseaux qui touchent 2 % ou moins (Reuters Institute).
Et les refuges eux-mêmes se vident. Aux États-Unis, entre juin 2025 et mars 2026, X est resté stable, à 132,8 millions de visiteurs, pendant que Threads perdait 43 % et Bluesky 44 % (Comscore, via EMARKETER).
Pourquoi ils sont partis, et ils n'avaient pas tort
Il faut être juste avec ceux qui sont partis. Leurs raisons sont documentées.
- X a été condamné. Le 5 décembre 2025, la Commission européenne lui a infligé une amende de 120 millions d'euros au titre du règlement européen sur les services numériques. Les motifs : une coche bleue trompeuse, que n'importe qui peut acheter sans vérification sérieuse, l'opacité de son registre publicitaire, et le refus de donner aux chercheurs l'accès à ses données publiques (Next).
- Son algorithme ne joue pas en faveur de l'information. Une expérience publiée dans Nature en 2026 a suivi près de 5 000 utilisateurs américains pendant sept semaines. Le fil algorithmique affichait plus souvent des publications conservatrices et nettement moins de publications de médias d'information que le fil chronologique. Il a déplacé légèrement les opinions vers la droite, et l'effet n'a presque pas disparu quand les participants sont revenus au fil chronologique (PsyPost).
- Son public a changé. Selon le Reuters Institute, après le rachat par Elon Musk, la part des utilisateurs qui se disent de droite a triplé aux États-Unis. Au Royaume-Uni, elle a presque doublé, et celle des progressistes a été divisée par deux (Reuters Institute).
- Le climat est devenu hostile. En 2023, l'université d'Aix-Marseille justifiait son départ ainsi : X « est devenu un lieu de propagation de fake news, de contenus haineux, illicites ou violents » (Acteurs publics). En janvier 2025, des régions, des départements et des grandes villes ont suivi : la Bretagne, Paris, Lyon, Bordeaux, Nantes et d'autres. Elles invoquaient la toxicité, le harcèlement et l'absence de modération (Banque des Territoires).
Rester sur X, c'est donc parler sur un réseau qui ne te veut pas forcément du bien. Je ne le conteste pas. Ce que je conteste, c'est la suite.
Le problème n'est pas de partir, c'est d'arriver nulle part
Ceux qui sont partis le savaient. En 2023, le ministère de l'Intérieur résumait le dilemme d'une phrase : « Quitter X, OK, mais pour aller où ? » La direction interministérielle du numérique, qui a pourtant ouvert sa propre instance Mastodon, restait sur X pour toucher le grand public : « Nous n'encourageons personne à quitter Twitter tant que nous sommes dessus » (Acteurs publics). En 2025, un élu cité au moment des départs reconnaissait que « quitter X a un coût » (Banque des Territoires).
On a déjà vu ce que donne une migration vers Mastodon. Après le rachat de Twitter en 2022, des chercheurs de l'université de Pennsylvanie ont suivi 7 542 comptes universitaires partis sur Mastodon. Deux tiers ont vite abandonné. Seuls 35,4 % sont restés actifs de façon régulière. Les auteurs parlent d'un échec : les communautés et le dialogue avec le public construits sur Twitter étaient « trop importants pour être surmontés » (Next).
Le cas de la Bretagne montre l'enjeu. Au moment de partir, la région comptait environ 116 000 abonnés sur X, et Paris 2,2 millions (Banque des Territoires). Ce sont des audiences qui ne se transportent pas. Un compte ne déménage pas avec ses lecteurs : il part seul, et il recommence à zéro.
Ce que le vide laisse derrière
Voilà la conséquence que personne ne compte. Quand les voix informées quittent le réseau où se fait le débat, le débat ne s'arrête pas : il continue sans elles.
L'étude de Nature le montre en creux. Sur X, l'algorithme montre déjà moins de publications de médias d'information. Si, en plus, les chercheurs, les instituts et les institutions partent, ce qui reste à faire circuler, c'est ce qui fait réagir : l'indignation, les rumeurs, les certitudes simples. Ce n'est pas que les gens sont devenus plus bêtes. C'est qu'ils ne croisent plus, au détour d'un fil, quelqu'un qui sait.
Je l'ai vu de près en écrivant sur les lycées bloqués : en faisant défiler le mot-dièse #lycéens pendant plusieurs minutes, j'ai surtout vu passer des vidéos, des explications concurrentes, des accusations. Les données sérieuses, celles du Sénat sur les émeutes de 2023 par exemple, je suis allé les chercher ailleurs. Elles existaient, mais elles n'étaient pas dans le fil.
C'est la transmission minimale qui se perd. Pas un cours magistral : la réponse d'une personne compétente sous une publication fausse, le lien vers une étude, le chiffre qui corrige. Cette transmission ne se fait que là où les gens sont déjà. Sur Mastodon, Momentum parle à 43 personnes, qui l'ont choisi parce qu'elles s'intéressaient déjà à ce qu'il dit.
C'est le même problème que celui qui m'a poussé à créer CNRS//FLUX, mon agrégateur d'actualité scientifique : la recherche française publie énormément, et personne ne le voit. La connaissance existe. Elle n'est simplement pas là où les gens regardent.
Le réseau sans algorithme, vertu et limite
Il faut reconnaître ce que Mastodon fait de bien. Il n'a pas d'algorithme qui pousse les contenus : les messages arrivent dans l'ordre chronologique, sans mise en avant de ce qui indigne. Il est décentralisé, donc aucun milliardaire ne peut le racheter ni changer ses règles du jour au lendemain. Pour une institution qui veut un espace propre, c'est un vrai argument.
Mais ce qui en fait un espace sain est aussi ce qui le rend invisible. Sans algorithme, il n'y a pas de découverte : tu ne vois que les comptes que tu suis déjà. Un message n'atteint personne au-delà de tes abonnés, sauf si quelqu'un le partage. C'est parfait pour discuter entre gens qui se connaissent. C'est inadapté pour toucher ceux qui ne te connaissent pas, alors que c'est justement eux qu'il faudrait convaincre.
Et X n'est pas non plus une garantie de visibilité. Dès 2023, des administrations relevaient que son algorithme de recommandation réduisait la visibilité des comptes qui ne paient pas (Acteurs publics). Une institution qui reste sur X sans payer n'est pas sûre d'être entendue. Mais elle a au moins une chance d'y croiser quelqu'un qui n'est pas déjà d'accord.
Points forts
1. L'écart de taille est mesuré, pas supposé. Même en mélangeant des mesures différentes, un facteur 18 entre l'audience française de X et tout Mastodon ne s'efface pas.
2. Pour l'information, les alternatives sont marginales selon la source la plus solide disponible. Le Reuters Institute suit les mêmes pays depuis 2014 : 1 % pour Bluesky, 1 % pour Threads.
3. L'échec des migrations précédentes est documenté. Les deux tiers des chercheurs partis sur Mastodon en 2022 ont abandonné.
4. Les partisans du départ le reconnaissent eux-mêmes. « Quitter X a un coût », « Quitter X, OK, mais pour aller où ? » : ces phrases viennent d'acteurs publics, pas de défenseurs de X.
Points faibles
1. Mes chiffres ne mesurent pas tous la même chose. Médiamétrie compte des visiteurs uniques en France, Fediverse Observer des comptes actifs dans le monde, Similarweb des utilisateurs d'application. Le facteur 18 est un ordre de grandeur, pas une mesure exacte.
2. Je ne connais pas l'audience de Momentum ailleurs. Ses 43 abonnés Mastodon ne disent rien de sa chaîne YouTube ni de sa page LinkedIn, que je n'ai pas pu mesurer. Momentum touche peut-être son public par d'autres canaux, des conférences, des livres, la presse. Je prends son compte Mastodon comme exemple d'un choix, pas comme bilan de son influence.
3. L'étude de Nature porte sur les États-Unis, en 2023. Rien ne garantit que l'algorithme de X produise les mêmes effets en France en 2026.
4. Rester a aussi un prix moral. Publier sur X, c'est nourrir une plateforme condamnée par l'Union européenne et dont l'algorithme favorise un camp. Certains considèrent que la présence d'institutions sérieuses lui sert de caution. Ce n'est pas un argument absurde.
5. Je me contredis en partie. J'ai défendu le passage à Linux, même avec moins de choix. La différence, à mes yeux : un système d'exploitation sert d'abord à celui qui l'utilise, alors qu'un réseau d'information ne vaut que par les gens qu'il permet de toucher. Moins de logiciels, on s'en accommode ; moins de lecteurs, c'est le but même qui disparaît.
6. Les lieux de l'information bougent. Chez les 15-24 ans, les réseaux les plus utilisés sont Instagram, Facebook, Snapchat, TikTok et Pinterest (Médiamétrie, via The Media Leader). X n'y figure pas. Ma critique vaut pour les réseaux de débat et d'actualité. Pour toucher les plus jeunes, ni X ni Mastodon ne suffisent.
Le vrai arbitrage
Partir de X se défend. Partir uniquement pour un réseau où personne ne t'entend, beaucoup moins. Quand on a des connaissances utiles au débat public, le choix ne se fait pas entre une plateforme propre et une plateforme sale. Il se fait entre parler à ceux qui sont déjà d'accord et parler à ceux qui ne le sont pas.
Ma reco tient en une phrase : garde ta base sur un espace que tu contrôles, ton site ou un réseau comme Mastodon, mais publie aussi là où sont les gens, même quand ce lieu te déplaît. Le site garde l'archive et l'indépendance, le grand réseau apporte les lecteurs. Renoncer au second au nom du premier, c'est laisser le terrain à ceux qui n'ont rien à transmettre.
Le test pour savoir si j'ai tort. Si les institutions parties en janvier 2025 retrouvent, d'ici fin 2027, au moins 10 % de leurs anciens abonnés X sur leurs nouveaux réseaux, par exemple 11 600 pour la Bretagne ou 220 000 pour Paris (mon calcul, à partir de leurs audiences au départ), alors la migration aura fonctionné et je me serai trompé. Si elles restent très en dessous, c'est que le départ a surtout coûté du public, et que la place laissée vide a été prise par d'autres.
Avoir raison devant 43 personnes, c'est confortable. Mais on n'a jamais rien transmis à quelqu'un qu'on a choisi de ne plus croiser.