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Ghibli n'est pas un style, c'est une quantité de travail

Princesse Mononoké a demandé 144 000 cellulos, dont Miyazaki en a repris environ 80 000 lui-même. Soit, sur trois ans, plus de soixante-dix dessins par jour, tous les jours. Ce que la génération d'images a copié en mars 2025, c'est la seule couche de Ghibli qui ne contient pas ce travail — et ça change ce qu'on peut reprocher, et à qui.

Princesse Mononoké a demandé 144 000 cellulos. Hayao Miyazaki en a personnellement redessiné ou retouché environ 80 000, soit 55 % du film, à la main.

Fais le calcul avec moi. Sur trois ans de production, en travaillant tous les jours sans exception, week-ends et jours fériés compris, ça fait 73 dessins par jour. Si on ne compte que des jours ouvrés, on passe à plus de cent.

Garde ce nombre en tête, parce que c'est lui qui rend la suite intéressante.

Le 26 mars 2025, OpenAI ouvre la génération d'images dans ChatGPT. En quelques jours, le web se couvre de photos converties « en style Ghibli », au point que Sam Altman annonce que ses GPU sont en train de fondre. Il change lui-même sa photo de profil.

Et tout le monde ressort la même citation : Miyazaki aurait dit de l'IA que c'était « une insulte à la vie elle-même ».

Cette citation est authentique. Elle ne parle pas du tout de ça.

Ce que Miyazaki a réellement vu ce jour-là

L'anecdote date du 13 novembre 2016, filmée pour un documentaire de la NHK. Le studio reçoit une démonstration du laboratoire d'intelligence artificielle de Dwango, présentée par son président Nobuo Kawakami — qui, détail savoureux, a été producteur stagiaire chez Ghibli.

La technologie montrée n'est pas un générateur d'images. C'est un système d'apprentissage automatique appliqué au mouvement : un modèle humain à qui la machine a appris à se déplacer vite en ignorant la notion de douleur. Résultat à l'écran : une créature qui rampe en s'appuyant sur sa tête, façon zombie.

Et la raison que donne Miyazaki n'est ni artistique, ni économique, ni juridique. Il parle d'un ami handicapé physique. Ce qu'il refuse, c'est de regarder un corps qui souffre traité comme une variable d'optimisation, par des gens qui trouvent ça drôle.

Sortie de ce contexte, la phrase sert aujourd'hui à condamner un outil qui n'existait pas et une pratique dont il n'était pas question. C'est du bon matériau rhétorique et de la mauvaise information — et le sujet mérite mieux, parce qu'il y a un vrai problème dessous.

Le pays de Ghibli a la loi la plus permissive du monde

Voilà le fait qui manque à tous les commentaires que j'ai lus, et il retourne la table.

Le Japon a inscrit dans son code de la propriété intellectuelle un article 30-4 qui autorise l'exploitation d'œuvres protégées à des fins dites de « non-jouissance ». En clair : entraîner un modèle sur des œuvres sous droits est licite sans autorisation, parce que l'entraînement n'est pas de la consommation de l'œuvre. C'est l'un des régimes les plus ouverts de la planète, et il a été voulu comme tel.

Le même document est catégorique sur un second point : le style n'est pas protégé. Le droit d'auteur protège l'expression créative d'une idée, pas l'idée — donc produire une image « dans le style de » n'est pas une contrefaçon, tant qu'on reste au niveau du style.

Mais il pose deux limites, et elles sont beaucoup plus intelligentes qu'on ne le dit :

  • L'article 30-4 cesse de s'appliquer quand l'entraînement vise à produire du contenu similaire aux œuvres collectées. Entraîner pour analyser : libre. Entraîner pour imiter : hors du régime.
  • Et un corpus entier d'un même créateur peut révéler des expressions créatives communes, qui dépassent le simple style et redeviennent protégeables.

Autrement dit, le Japon a écrit noir sur blanc la seule distinction sérieuse du dossier : entre apprendre d'une œuvre et viser à la refaire. C'est exactement la frontière que la vague de mars 2025 a franchie, et personne en Occident ne l'a formulée aussi proprement.

Regarde d'ailleurs la ligne qu'OpenAI a choisie, elle : la société a déclaré refuser de générer dans le style d'un artiste vivant identifié, tout en autorisant les « styles de studio plus larges ». Lis la règle à l'envers : plus il y a de personnes derrière une esthétique, moins elle est protégée. Un studio de trois cents animateurs est plus copiable qu'un dessinateur seul. C'est le contraire exact de là où se trouve le travail.

C'est le même réflexe que celui que je recommandais pour les licences de modèles : ne lis pas l'annonce, lis la règle. Celle-ci dit quelque chose d'assez précis sur ce qu'on considère comme appropriable.

Ce que « style Ghibli » désigne exactement

Reviens aux 144 000 cellulos.

Ce qu'on appelle « style Ghibli » est un ensemble de traits de surface : couleurs douces, ciels peints, visages ronds, herbes qui bougent, une certaine lumière. C'est réel, c'est reconnaissable, et c'est la couche la moins chère de tout l'édifice.

Ce qui fait un film Ghibli, c'est en dessous : un homme qui reprend 80 000 dessins parce qu'aucun n'est assez juste, sur un budget de 2,35 milliards de yens, soit environ 16 000 yens le cellulo — pour des images qui passent à l'écran en un vingt-quatrième de seconde.

Ghibli n'est pas un style, c'est une quantité de travail. Et la génération d'images copie précisément la seule partie qui ne contient pas ce travail.

C'est là que je crois que tout le monde se trompe de grief, y compris ceux qui ont raison de s'inquiéter.

Ce qui a été pris n'est pas le style — aucun droit ne le protège nulle part, et c'est heureux, on y revient. Ce qui a été détruit, c'est la valeur informative de l'image. Pendant trente ans, « ça ressemble à du Ghibli » voulait dire quelque chose de précis : quelqu'un y a passé un temps déraisonnable. L'apparence était une preuve de travail. Elle ne l'est plus.

Le générateur n'a volé aucun dessin. Il a rendu impossible de savoir, en regardant, si quelqu'un a travaillé — et c'est exactement le mécanisme que je décrivais à propos de la farine du boulanger : on ne t'enlève pas une chose, on t'enlève la capacité de voir l'autre moitié de la transaction.

Le contre-argument sérieux : cette méthode était déjà morte

Maintenant l'honnêteté, parce que la version romantique de cet article serait fausse.

Ghibli n'a pas su transmettre sa méthode, et l'IA n'y est pour rien. Le 21 septembre 2023, le studio cède 42,3 % de son capital à la chaîne Nippon TV, qui en prend le contrôle. La raison est dite explicitement dans le communiqué commun : Miyazaki a 82 ans, le producteur Suzuki en a 75, et il n'y a pas de successeur. Goro Miyazaki, le fils, a refusé, jugeant qu'il serait difficile de porter seul la direction du studio.

Le studio le plus artisanal du monde a été racheté par une chaîne de télévision dix-huit mois avant la vague d'images. Ce n'est pas la machine qui a tué la méthode. C'est que la méthode reposait sur un homme et ne se transmettait pas.

Et il y a pire, pour la version romantique. Cette méthode a un coût humain qui n'est jamais dans les hommages. L'enquête de la JAniCA menée fin 2018 sur les professionnels de l'animation japonaise donne une moyenne de 230 heures de travail par mois — une fois et demie la durée légale française — avec un à deux jours de repos mensuels, pour un revenu annuel moyen de 4,4 millions de yens et environ 40 % des répondants autour de 3 millions. Chez Ghibli même, un débutant en formation démarre à 200 000 yens par mois, soit environ 1 540 euros.

Défendre l'artisanat, c'est défendre des conditions de travail que personne ici n'accepterait pour soi. Ça n'annule pas l'argument, mais ça interdit de le tenir sur le ton de la carte postale.

Ce qui s'est vraiment passé depuis

Deux faits, parce que la chronologie compte et que la plupart des commentaires se sont arrêtés en avril 2025.

D'abord, Ghibli n'a jamais pris position sur le fond. Sa seule déclaration publique de mars 2025 a été de démentir une fausse mise en demeure qui circulait sous son nom — un document signé d'un cabinet d'avocats inexistant, avec un numéro de téléphone en « 555 ». Le studio a simplement dit à la NHK qu'aucune mise en demeure n'avait été envoyée. Rien d'autre.

Ensuite, la réponse est venue d'ailleurs et beaucoup plus tard. Fin octobre 2025, la CODA — l'association japonaise de distribution des contenus à l'étranger — adresse une lettre à OpenAI au nom de ses membres, dont Ghibli, Square Enix, Bandai Namco, Sony Music, Toei Animation et Kadokawa, demandant le retrait de leurs œuvres de Sora 2 et de DALL·E.

L'argument juridique est le bon, et il est spécifiquement japonais : le droit japonais exige une autorisation préalable. Il ne connaît pas le mécanisme de l'opt-out, où l'on se met en règle après coup en cessant l'usage sur demande. Retirer ensuite ne répare pas.

Ce n'est donc pas une querelle d'artistes contre les machines. C'est une industrie qui négocie ses conditions avec une autre — et il faut le dire ainsi, parce que Sony et Kadokawa ne sont pas des ateliers d'aquarelle.

Points faibles : quatre objections

Ma thèse de la « preuve de travail » est de la nostalgie déguisée en analyse. Le lien entre l'apparence d'une image et le travail qu'elle a coûté était déjà rompu bien avant 2025 : sous-traitance de l'intervallage en Asie du Sud-Est depuis des décennies, filtres, assets réutilisés. Et l'immense majorité des spectateurs n'a jamais su faire la différence. Je décris peut-être la fin d'une illusion plutôt que celle d'un signal.

Je traite Ghibli comme un bloc. Les chiffres de Mononoké sont ceux d'un film exceptionnel, pas la méthode ordinaire du studio — et c'est justement à partir de ce film que Ghibli a commencé à utiliser des images de synthèse. Prendre le cas le plus extrême pour illustrer une règle générale est un procédé que je critique ailleurs.

Protéger le style serait une catastrophe, et mon article flirte avec cette idée. Tout artiste apprend en imitant. Un droit qui protégerait « l'esthétique Ghibli » aurait interdit Ghibli, qui doit énormément à Paul Grimault et à la bande dessinée européenne. Sur ce point précis, le droit japonais a raison et l'indignation a tort.

Et j'écris ceci avec un outil génératif. C'est la troisième fois que je le note en quinze jours, ce qui commence à ressembler à une clause de style plutôt qu'à une gêne — mais la position extérieure n'existe toujours pas.

Le vrai arbitrage

La bonne question n'est pas « faut-il protéger le style ». Non, il ne faut pas : ce serait fermer la porte par laquelle tout le monde est entré, Miyazaki compris.

La bonne question est : que fait-on quand une image cesse de porter l'information de sa propre fabrication ?

Et la réponse n'est pas un droit de plus, c'est une provenance. Ce qui manque n'est pas une interdiction de ressembler, c'est de savoir ce qu'on regarde. Une image générée n'a rien d'illégitime ; une image générée qu'on ne peut pas distinguer d'un objet qui a coûté trois ans de vie, si.

Quant à la frontière juridique, elle est déjà écrite, et pas en Europe : entraîner pour analyser est libre, entraîner pour refaire ne l'est pas. C'est la distinction de l'article 30-4, elle est claire, elle est opposable, et elle vient du pays qu'on croyait victime.

Et si tu te sens indigné en lisant ça, ou au contraire enthousiaste devant ce que la machine sait faire, souviens-toi que c'est le même affect, né de la même image incertaine de l'avenir. Les 80 000 dessins, eux, ont réellement été faits.