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1 069 mots : ce n'est pas l'outil qui a changé, c'est ma posture

L'article de ce journal que je préfère fait 1 069 mots. Ceux que je publie aujourd'hui en font 2 248 en moyenne. J'ai utilisé l'IA pour écrire les deux — ce qui a changé entre les deux, c'est la manière. Et j'avais formulé le test qui départage ces deux manières le 1er août, avant de cesser de me le poser pendant cinq semaines.

L'article de ce journal que je préfère s'appelle Les adultes n'existent pas. L'IA non plus. Il fait 1 069 mots.

Les articles que je publie depuis un mois font 2 248 mots en moyenne. Deux fois plus.

Et j'ai utilisé l'IA pour écrire les deux. Depuis le début, sans exception. Ce n'est donc pas l'outil qui sépare les deux moitiés de ce journal.

Je pars d'un constat désagréable : j'ai demandé de l'aide pour écrire cet article-là, c'est celui que je préfère, et c'est le seul dont je n'ai jamais appliqué le contenu. Ce qui me l'a fait voir n'est pas un raisonnement. C'est une phrase que j'ai relue récemment et qui m'avait déjà fait cet effet à l'époque : « votre conscience n'est pas la vôtre ».

Le test que j'avais écrit, et que j'ai cessé de me poser

Je croyais que mon article disait « sers-t'en comme d'un super outil ». J'ai relu. Il dit mieux que ça, et c'est plus embêtant :

« L'IA est donc les deux choses à la fois : le plus puissant multiplicateur d'agentivité et le plus puissant anesthésiant d'agentivité. Ce qui départage les deux n'est pas l'outil, c'est la posture. Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Ou est-ce que je m'en sers pour ne plus avoir à décider ? »

Ce ne sont pas des conseils, ce sont deux questions. Un instrument de mesure, écrit le 1er août, à la première personne.

Je ne me les suis plus jamais posées.

Le même texte donne pourtant le modèle de la bonne réponse, et c'est mon propre cas : « quand j'ai commencé mon agrégateur d'actualité scientifique, je n'étais pas qualifié pour le faire. J'ai commencé quand même, et la compétence est arrivée en cours de route — jamais avant. »

C'est exactement ce qui n'arrive pas quand l'article arrive fini.

Deux régimes, un seul outil

Le journal commence le 20 juillet. Le 12 août, j'ai fait construire un système. Il faut le décrire précisément, parce que tout le reste en dépend :

  1. Il clone mon dépôt et reconstruit un index de tout ce que j'ai publié — titres, dates, catégories, longueurs, plans.
  2. Il lit un audit écrit de ma voix : tutoiement, accroche par un chiffre, section d'auto-contradiction obligatoire, conclusion qui tranche.
  3. Il consulte un historique des sujets déjà traités pour ne pas doublonner.
  4. Il fait quatre à huit recherches sourcées et vérifie chaque calcul.
  5. Il rédige.
  6. Il passe un script de vérification bloquant : longueur, validité des liens internes, conformité du frontmatter, chasse aux formules creuses. En cas d'échec, la livraison est refusée.
  7. Il livre le fichier dans mon dossier, prêt à publier.

Ce qui en fait autre chose qu'une conversation tient en une propriété : ça démarre et ça s'arrête sans moi. Je tape deux mots, un fichier publiable atterrit sur mon disque. Aucune étape n'exige ma présence.

Et un détail que je n'avais pas vu avant de l'écrire : le critère d'arrêt n'est pas moi. C'est le script de vérification qui décide qu'un article est terminé. J'ai délégué jusqu'à la définition du mot « fini ».

Avant le 12 août, l'IA était là aussi — mais elle ne pouvait rien achever seule. Pas de mémoire d'une session à l'autre, pas de lecture automatique du blog, pas de vérification, pas de livraison. Il fallait que j'assemble et que je décide que c'était fini.

Période Régime Articles Longueur moyenne
20 juillet → 11 août conversation 8 1 080 mots
Depuis le 12 août chaîne de production 16 2 248 mots

Le volume a doublé le jour où j'ai cessé d'écrire moi-même. Et les deux articles que je préfère — celui du 1er août et sa suite du 4 — sont dans la colonne du haut.

C'est ce qui rend le constat utilisable au lieu de moralisateur. Si la ligne de partage était « avec ou sans IA », la conclusion serait bête et je ne la suivrais pas. La ligne de partage est entre deux usages du même outil, ce qui est exactement ce que j'écrivais le 1er août : ce qui départage n'est pas l'outil, c'est la posture. Je n'avais simplement pas prévu que je fournirais moi-même le cas d'école.

Réserve : je n'ai pas de relevé détaillé de ma manière de travailler avant le 12 août. Ce qui est daté avec certitude, c'est l'apparition de la chaîne.

Ce que Krishnamurti fait à ma plainte

Vient l'objection, et elle est sérieuse, parce qu'elle sort de la phrase même qui m'a réveillé.

Le 20 avril 1985 à Washington, Krishnamurti dit ceci :

« Psychologiquement, vous êtes le reste de l'humanité. (…) Par conséquent, psychologiquement, vous n'êtes pas des individus. (…) Votre conscience n'est pas la vôtre. Elle est celle du reste de l'humanité, parce que nous passons tous par le même moulin. »

Et il enfonce le clou quelques lignes plus loin : « nous ne disons pas que chaque individu est important : au contraire. »

Si ma conscience n'est pas la mienne, qu'est-ce que ça peut faire que cet article ne soit pas de moi ? La phrase qui m'a fait revenir ici est celle qui dissout ma plainte.

Sauf qu'il faut lire la suite immédiate, que je n'avais pas retenue. Il ne dit pas que ta conscience n'est à personne. Il dit qu'elle est celle de l'humanité — et il en tire non pas un soulagement, mais une charge : « that's a great responsibility ».

Donc la propriété n'a jamais été le sujet. C'est là que j'ai dû trancher un mot.

Deux questions survivent, une seule tombe

Le mot « attribution » recouvre trois choses qui n'ont rien à voir. Les confondre m'a fait perdre une semaine.

L'attribution-vanité : mon nom sur le texte, l'image d'auteur, l'idée qu'on me reconnaisse quelque chose. Krishnamurti la démolit et il a raison — c'est exactement l'image qui se défend, celle dont il dit dans la même causerie qu'elle est « le moi ». Sur ce terrain je n'ai aucun argument et je n'en cherche pas. Elle tombe.

L'attribution-inventaire : est-ce que je sais ce que je sais faire seul ? C'est une question de connaissance, pas d'ego. Elle ne demande à personne de me créditer. Elle demande seulement que je puisse répondre à : de quoi suis-je capable, aujourd'hui, sans l'outil ?

La participation : est-ce que j'ai pris part à ce qui porte mon nom ? C'est une question de responsabilité, et c'est celle que Krishnamurti impose lui-même en tirant de sa phrase non pas un soulagement mais une charge.

Les deux dernières ne se recouvrent pas, et il faut les tenir ensemble.

Ce qu'elle mesure Ce qu'elle rate seule
Inventaire ce que je peux faire sans aide on peut être capable et n'avoir rien fait
Participation ce à quoi j'ai réellement pris part on peut participer sans rien savoir faire

Un apprenti participe sans être capable — c'est même la définition de l'apprentissage, et c'est ma propre histoire avec l'agrégateur. À l'inverse, quelqu'un qui saurait tout faire mais délègue tout garde son inventaire intact et ne participe à rien. Mon cas est le second, et c'est pour ça qu'une seule des deux questions ne suffisait pas à le décrire.

Ni l'une ni l'autre ne demande qu'on me crédite. C'est ce qui les sauve de l'objection.

Bernard Stiegler nomme précisément cette perte, et j'avais écrit sur lui le 4 août sans le retourner contre moi. Sa prolétarisation n'est pas une affaire d'argent : c'est une perte de savoir par extériorisation dans les machines. Et le point décisif, celui qu'on cite rarement : l'extériorisation n'est pas le problème — elle fonde l'humanité. L'écriture est une extériorisation. Elle devient prolétarisante quand elle est sans retour.

Mon relevé du mois : 355 mots de consignes écrits par moi, 15 800 mots publiés. Un pour quarante-cinq. Aucun retour.

Pourquoi c'est un problème d'agentivité, pas de fierté

Et voilà comment ça referme la boucle sur l'article du 1er août, ce que je ne voyais pas il y a une semaine.

Ce texte disait que l'IA « démolit l'excuse du je ne suis pas qualifié ». C'est vrai, et c'est la meilleure chose qu'on puisse en dire.

Mais pour commencer quelque chose qu'on n'ose pas, il faut savoir où l'on en est. Il faut une estimation, même grossière, de ce qu'on tient déjà. Si je ne sais plus ce que je sais, je ne sais plus ce que je peux commencer — et l'excuse revient par la fenêtre, transformée : ce n'est plus « je ne suis pas qualifié », c'est « je ne sais pas si je le suis ».

Le multiplicateur et l'anesthésiant passent donc par le même point. Ce n'est pas une question de vertu ni de dosage. C'est l'inventaire qui décide.

Et l'inventaire est exactement ce que la livraison d'un texte fini détruit, parce qu'un moteur de recherche te rend des fragments et te laisse le montage à charge, alors qu'un modèle te rend le montage. On n'a pas remplacé la recherche. On a remplacé le montage — et le montage était la seule partie où l'on apprend quelque chose sur soi.

C'est pour ça que rien ne prévient : aucun article n'échoue, il n'y a pas de moment de casse. Ce que j'écrivais le 1er août, sans me viser : le problème n'est pas l'erreur, c'est l'absence de signaux.

Points faibles : quatre objections

Cet article est écrit avec la machine dont il décrit l'usage, et il est mieux documenté que celui de 1 069 mots que je lui préfère. Ce qui aggrave le cas plutôt que de le régler : je viens d'externaliser jusqu'à l'inventaire de ce que j'ai externalisé.

Mes articles d'avant sont peut-être simplement moins bons. 1 069 mots d'opinion contre 2 248 mots sourcés, vérifiés, avec les objections adverses développées — un lecteur qui ne me connaît pas préférera probablement les seconds. Ma préférence pour les premiers est peut-être de la nostalgie déguisée en critique, et je n'ai aucun moyen de la distinguer de l'intérieur.

Et la coupure du 12 août est peut-être une coïncidence. Rien ne prouve que la chaîne ait causé l'allongement : j'ai pu simplement changer de sujets, passer des tutoriels courts aux dossiers longs, ou trouver mon format. Deux courbes qui bougent en même temps ne se causent pas l'une l'autre, et je suis le premier à le reprocher aux autres.

Le rapport de 1 à 45 ne mesure pas la pensée. Un directeur de thèse écrit peu et pense beaucoup ; un secrétaire écrit tout et ne pense rien. Le volume de frappe n'est pas un indicateur d'effort intellectuel, et j'en fais un.

Et mon article du 1er août ne prévoyait pas ce cas. Il parle de commencer des choses qu'on n'ose pas commencer. Il n'envisage nulle part qu'on se serve de l'outil pour écrire les textes dans lesquels on pense. J'étends mon propre texte à une situation qu'il n'avait pas anticipée — légitimement, je crois, mais c'est une extension et il faut le dire.

Le vrai arbitrage

Je ne vais pas conclure qu'il faut se passer de l'outil. Ce serait faux et je ne le ferais pas.

Je remets simplement en service les deux questions que j'avais écrites le 1er août et que j'avais rangées :

Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Ou pour ne plus avoir à décider ?

Et j'en ajoute une troisième, qui est le contrôle d'inventaire et qui ne demande aucune pureté :

Est-ce que je pourrais défendre ce texte sans lui, dans une conversation, dans six mois ?

Si oui, il est de moi quel que soit le clavier qui l'a tapé — et Krishnamurti a raison, la question de la propriété ne se pose même pas. Si non, je n'ai pas un problème d'auteur : j'ai un trou dans mon inventaire, et c'est le genre de trou qu'on ne découvre qu'au moment où l'on aurait eu besoin de ce qu'il contenait.

À partir de maintenant, j'écris ma thèse avant que quoi que ce soit ne soit cherché. Trois lignes, dans mes mots, même mal formulées. La suite peut être outillée autant qu'on veut : ce qui compte est qu'il reste une trace de ce que je pensais avant.

Celui-ci est le premier écrit comme ça, et il a été corrigé deux fois avant d'exister.

La première correction est venue des dates : j'affirmais que ma manière de travailler n'avait pas changé, le relevé montre une coupure nette au 12 août. La seconde est venue de moi, contre le brouillon : il annonçait que mon article préféré datait « d'avant l'outil », ce qui laissait croire que je l'avais écrit sans IA. C'est faux, j'en ai toujours utilisé, et cette version-là aurait été plus flatteuse et moins vraie.

C'est exactement à ça que sert d'écrire sa thèse avant : il reste quelque chose à contredire.

Mais la méthode n'est qu'une hygiène, et je ne veux pas m'arrêter là — parce qu'en relisant mes deux questions du 1er août, je m'aperçois que je n'ai répondu qu'à la seconde.

La question à laquelle je n'ai pas répondu

Est-ce que je m'en sers pour ne plus avoir à décider ? J'ai passé cet article à y répondre. Oui, en partie, et j'ai les chiffres.

Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Celle-là, je l'ai laissée de côté, et c'est la première des deux.

Regarde mes sujets du mois : la guerre, League of Legends, Ghibli, un anime que je connais par cœur, la sécurité des mots de passe. Ce sont tous des sujets que je savais déjà cadrer. Ils sont bons, je les tiens, et c'est précisément ce qui cloche : je n'ai rien commencé que je ne savais pas faire. J'ai exécuté.

Le critère n'a donc jamais été « est-ce que je l'ai écrit moi-même ». Écrire seul me donnerait une mesure de mon inventaire, ce qui est utile, mais resterait à l'intérieur du périmètre connu. Le critère, celui que j'avais formulé et rangé, c'est : est-ce que je commence quelque chose que je ne sais pas faire ?

C'est la définition même de l'agentivité dans mon texte du 1er août, et c'est mon propre exemple : l'agrégateur, commencé sans être qualifié, la compétence arrivée en cours de route. Ce blog avait commencé comme ça. Il est devenu l'endroit où j'exécute ce que je maîtrise — et l'outil n'y est pour rien, il a seulement rendu l'exécution confortable.

Le vrai risque, et il est dans ce texte

Il faut que je nomme le piège, sinon j'y tombe en le décrivant.

Je viens d'écrire un article sur le fait d'écrire trop d'articles. Si le mouvement suivant est un article de plus, rien n'aura bougé : j'aurai ajouté une couche de lucidité sur la même mécanique, et la lucidité est exactement ce qui permet de continuer en paix.

C'est ma farine du boulanger appliquée à moi : chaque étape défendable, le résultat inchangé.

Donc la seule conclusion que je retienne n'est pas une règle d'écriture. C'est de pointer l'outil vers quelque chose que je ne sais pas encore faire, et d'accepter que ce soit mauvais au début. Pas un meilleur article : une chose hors périmètre.

Et pour que ce ne soit pas qu'une phrase, une décision, prise aujourd'hui : j'arrête le système.

Pas l'IA — je continuerai à m'en servir, et prétendre le contraire serait mentir. J'arrête les sept étapes décrites plus haut : la rédaction complète, la vérification automatique, la livraison d'un fichier prêt à publier. Les fichiers restent, je pourrais tout relancer demain. Ce que je retire, c'est la propriété qui posait problème — que ça puisse démarrer et finir sans moi.

Ce qui reste est le meilleur de l'outil et je le garde entier : lire, chercher, calculer, sourcer, et surtout me contredire. La différence tient en une inversion : je pose ma thèse, il essaie de la casser, et j'écris. Ce n'est pas moins d'IA, c'est de l'extériorisation qui revient.

Cet article est le dernier que le système aura produit. C'est aussi, à ma connaissance, le seul qu'il aura écrit contre lui-même.

Quant à ce que je vais commencer ensuite — c'est la seule partie que je ne peux ni chercher, ni sous-traiter, ni faire vérifier. Si je la déléguais, je viendrais de refabriquer l'adulte.